Récolter les arbres défoliés ou morts pendant une épidémie de la tordeuse des bourgeons de l’épinette peut sembler un moyen raisonnable de limiter les pertes occasionnées par cet insecte, mais cette pratique pourrait favoriser l’émergence de peuplements forestiers plus vulnérables à de nouvelles épidémies. C’est ce que suggère une étude publiée par des chercheurs de l’Université Laval, de l’UQAM et du Service canadien des forêts dans la revue Forest Ecology and Management.

Les chercheurs arrivent à cette conclusion après avoir étudié 14 peuplements de la Côte-Nord frappés par la tordeuse. Dans 8 de ces sites, les arbres défoliés ou morts avaient été laissés sur place (sites naturels), alors que, dans les 6 autres, ils avaient été récoltés par l’industrie forestière. «Cette pratique est très courante au Québec. Dans les régions frappées par l’épidémie de la tordeuse, l’industrie forestière assure présentement la totalité de ses approvisionnements en coupant des arbres dans des peuplements attaqués par cet insecte», souligne le responsable de l’étude, Martin Simard, professeur au Département de géographie et chercheur au Centre d’étude de la forêt (CEF) et au Centre d’études nordiques (CEN).

Les chercheurs se sont intéressés aux jeunes arbres de 30 cm à 3 m de hauteur trouvés dans les 14 sites. «La composition de la strate arbustive fournit une indication sur le type de peuplement forestier qui existera lorsque la prochaine épidémie de la tordeuse se produira, précise le professeur Simard. Nous voulions savoir si la tordeuse affectait différemment la régénération dans les sites naturels et dans les sites récoltés.» Résultats? Dans les peuplements dominés par l’épinette noire, la défoliation des jeunes épinettes de 2,5 m ou plus est 6 fois plus élevée dans les sites récoltés que dans les sites naturels.

La raison? «La tordeuse pond ses œufs dans la cime des arbres, explique le chercheur. Les larves éclosent, elles se nourrissent des jeunes aiguilles et, lorsqu’il n’y en a plus, elles se laissent tomber sur les branches inférieures. Dans les sites où les arbres attaqués sont récoltés, il n’y a plus de gros arbres et c’est la cime des petits arbres qui devient le sommet de la «nouvelle forêt». C’est comme si on avait enlevé le parapluie qui protégeait la régénération contre la tordeuse.»

La conséquence probable de cette défoliation dans les sites récoltés est une transformation des peuplements en devenir. «Le sapin baumier pourrait devenir plus abondant dans les peuplements auparavant dominés par l’épinette noire. Comme le sapin est l’espèce de prédilection de la tordeuse, les forêts risquent d’être plus vulnérables aux épidémies futures causées par cet insecte.»

Le professeur Simard et ses collaborateurs continuent d’amasser des données pour valider leur hypothèse. «Il faudra encore plusieurs années avant d’en arriver à une conclusion définitive. D’ici là, il serait préférable d’appliquer le principe de précaution et d’attendre la fin de l’épidémie de la tordeuse avant de procéder à la récolte des arbres défoliés ou morts dans les peuplements dominés par l’épinette noire», propose le chercheur.

L’étude publiée dans Forest Ecology and Management est signée par Anne Cotton-Gagnon et Martin Simard, de l’Université Laval, Louis De Grandpré, du Service canadien des forêts, et Daniel Kneeshaw, de l’UQAM.