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Volume 53, numéro 24 | 5 avril 2018

Recherche

De Québec à Manchester

Dans sa thèse, Marie-Ève Harton nuance le mythe de la surfécondité des Canadiennes françaises vivant au Canada et aux États-Unis au tournant du 20e siècle

Par Yvon Larose

De grands changements ont marqué le tournant du 20e siècle en Amérique du Nord. Le capitalisme industriel se consolide, l’urbanisation est galopante et les migrations, notamment celle des Canadiens français, s’intensifient à l’échelle du continent. C’est dans ce contexte que Marie-Ève Harton a situé sa recherche doctorale en sociologie.

«L’émigration canadienne française est un phénomène majeur de cette époque, explique-t-elle, et j’ai voulu creuser la question de manière originale. En 1910, il y a 600 000 Canadiens français et enfants de Canadiens français nés aux États-Unis à être recensés en Nouvelle-Angleterre. Dans une démarche comparative, je me suis intéressée à la reproduction familiale dans la ville de Québec et dans celle de Manchester. En 1880, les Canadiens français sont plus de 7 000 dans cette ville du New Hampshire. Ce nombre passe à 23 000 en 1900. Ils représentent alors 38% des habitants.»

Le 21 février, la Faculté des sciences sociales a tenu sa 28e Soirée des prix d’excellence au Théâtre de la cité universitaire. Marie-Ève Harton était finaliste dans la catégorie «Meilleur dossier de doctorat avec thèse». Chargée de cours au Département de sociologie, cette spécialiste de l’exploitation des données quantitatives effectue présentement un stage postdoctoral à l’Université de Saint-Boniface, au Manitoba.

«Ma thèse illustre l’hétérogénéité des comportements de fécondité chez les Canadiens français au tournant du 20e siècle en Amérique du Nord, indique Marie-Ève Harton. Ainsi, les femmes n’avaient pas toutes de nombreux enfants. En moyenne, la descendance finale des femmes nées durant le dernier tiers du 19e siècle est d’environ 6 à 7 enfants par femme. On est loin de 20! Il y a certes eu de ces grandes familles, mais ce n’était pas le lot de toutes les femmes. Certaines n’en ont eu que trois, deux, un, voire aucun. Les Canadiens français étaient également fortement touchés par la mortalité infantile au tournant du 20e siècle.»

Dans sa recherche, Marie-Ève Harton a exploité les manuscrits des recensements canadiens et américains des années 1880, 1881, 1910 et 1911. «De me plonger dans ces nombreuses structures familiales, de voir le nombre d’enfants, leur occupation, la présence d’une grand-mère, d’une cousine, de logeurs et autres a assurément aiguisé mon sens de la recherche et le type de questions que je me suis posées par la suite, dit-elle. Constater qu’une femme avait 6 enfants de moins de 5 ans m’a marquée tout autant que de constater que certaines en avaient mis 12 au monde et que plus des trois quarts étaient décédés.»

L’étude des deux villes témoins révèle une fécondité plus élevée à Québec qu’à Manchester, tant au début des années 1880 qu’au début des années 1910. À Québec, les ouvriers qualifiés composent la plus importante catégorie socioprofessionnelle. À Manchester, les ouvriers non qualifiés sont majoritairement canadiens français. Dans la première ville, moins de 3% des femmes mariées déclarent un emploi salarié. Dans la seconde, entre 20% et 25% des femmes mariées le font. Il faut dire que la ville américaine a sur son territoire la plus grande usine de textile au monde au début du 20e siècle. La moitié des 17 000 employés sont des femmes et des jeunes filles. À Manchester en 1880, les femmes mariées à des ouvriers qualifiés avaient la plus forte fécondité. En 1910, la plus forte fécondité revient aux femmes mariées à des ouvriers semi-qualifiés ou non qualifiés. C’était tout le contraire à Québec, où les femmes mariées à des ouvriers qualifiés ont la plus forte fécondité en 1911.

«Ma thèse, soutient Marie-Ève Harton, illustre que le travail des femmes a un effet négatif sur la fécondité, et ce, autant à Manchester qu’à Québec. Le lien qui unit le travail des femmes et leur fécondité est complexe. À l’usine de Manchester, pouvaient-elles partager entre elles certaines méthodes contraceptives? Avaient-elles plus de difficulté à mener des grossesses à terme? Les données permettent ici seulement d’affirmer que les deux phénomènes sont associés.»


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La famille Didyme Lavoie, de Saint-Martin, en 1910. Cette image de prospérité ouvre la porte sur un volet moins connu de l’émigration canadienne française à Manchester, celui des cols blancs, des membres de la petite bourgeoisie, des entrepreneurs venus du Québec pour s’établir aux États-Unis.

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La famille Brault, de Laval-des-Rapides, en 1909. Qui sait si l’un de ces enfants, une fois adulte, ne se laissera pas tenter par l’aventure américaine? Entre 1840 et 1930, environ 900 000 Canadiens français ont franchi la frontière.

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Dans sa recherche, Marie-Ève Harton a exploité les manuscrits des recensements canadiens et américains des années 1880, 1881, 1910 et 1911. Ici un feuillet du recensement fédéral canadien de 1911 sur un district de la ville de Québec.

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La famille Omer Beauchemin, de Sainte-Monique-de-Nicolet, en 1896. En 1881, le Québec comptait 1,3 million d'habitants. En 1911, le chiffre était de 2 millions.

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