Installée sur le siège du passager, une septuagénaire circule avec son fils en voiture dans les rues de Québec. Les visiteurs de l’installation Prête-moi l’oreille suivent leur parcours sur trois écrans, tandis qu’une trame sonore les plonge dans la réalité des deux personnages: sons de la radio, du GPS, du moteur, etc. Sauf qu’il suffit de presser un bouton disposé sur leur effigie pour constater que les deux personnages à bord du véhicule n’entendent pas forcément de la même façon. Le conducteur de 38 ans perçoit moins bien les aigus, ce qui brouille les indications du GPS. Sa mère, elle, qui porte une prothèse auditive, n’a pas conscience de la caméra de recul de la voiture, au son pourtant assez strident pour une oreille moyenne.

«Nous avons voulu faire prendre conscience au grand public que nous n’entendons pas tous de la même façon, résume François Bergeron, audiologiste et professeur au Département de réadaptation de la Faculté de médecine. À la différence des lunettes qui corrigent la vue, une prothèse auditive ou un implant cochléaire ne donnent pas accès à une audition normale.» Les différentes situations présentées dans l’exposition donnent un aperçu de ces perceptions variables. Dans une des scènes, les spectateurs peuvent prendre connaissance de trois auditions distinctes: celle d’un bébé encore in utero, celle de sa mère et celle d’un enfant pourvu d’un implant cochléaire. Les mêmes bruits du quotidien, comme celui du micro-ondes, du téléphone ou ceux émis par l’ordinateur, prennent une coloration sonore tout à fait différente.

Environ 10% de la population mondiale vit actuellement avec des difficultés auditives. Selon les prévisions de l’Organisation mondiale de la santé, un milliard d’êtres humains pourraient connaître ce genre de difficultés d’ici 2050. Au Québec, ce problème touche bien sûr les personnes âgées en grand nombre, mais aussi toutes celles qui écoutent de la musique forte dans leur casque, qui fréquentent souvent les concerts ou qui subissent de forts bruits au travail. En parallèle, notre univers se numérise chaque jour davantage et la très grande majorité des nouvelles technologies passent par le son.

«Il faut se préparer à cet environnement sonore en transition vers le numérique, explique Aaron-Liu Rosenbaum, coauteur de cette installation et professeur à la Faculté de musique. On devra faire attention à l’avenir à la fréquence ou au niveau des sons intégrés dans nos appareils, car les perceptions auditives des uns et des autres varient énormément.» Ce spécialiste en technologies musicales constate par exemple que certaines avancées technologiques, comme l’arrivée de voitures électriques, peuvent poser problème aux personnes qui entendent moins bien les alarmes sonores.

Autre source d’interrogation pour le chercheur, fasciné par la question du post-humanisme: comment définir l’humain dans les prochaines années alors que notre corps intègre de plus en plus de prothèses? Est-ce que nous serons encore des humains lorsque des implants nous permettront d’accroître nos capacités physiques? À ce sujet, un sondage à la fin de l’exposition permet au visiteur de partager ses réflexions avec les chercheurs afin qu’ils puissent mieux comprendre la réelle utilisation des objets numériques.

Dès le samedi 26 janvier, le public pourra découvrir l’installation sonore Prête-moi l’oreille dans la section restauration des Galeries de la Capitale pour deux ou quatre semaines.

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François Bergeron (à gauche), professeur au Département de réadaptation, et Aaron-Liu Rosenbaum, professeur à la Faculté de musique, ont conçu cette exposition interactive.

Photo : Louise Leblanc