«De mes années de formation au Séminaire et de près d’un quart de siècle d’activité à l’Université Laval, je retiens […] quelques leçons […]. Je me refuse à respecter le passé uniquement parce qu’il est le passé et par ailleurs, je ne mords pas à tout ce qui est nouveau uniquement parce que c’est nouveau. Je crois qu’il faut transformer énormément de choses, mais j’espère qu’une fois vaincues les difficultés de transition, on retrouvera sous d’autres appellations plusieurs des valeurs d’autrefois. Nous devons surtout je crois être honnête, avoir l’esprit et le cœur ouverts.»

Ainsi s’exprimait Jean-Charles Bonenfant dans le discours d’acceptation qu’il avait rédigé pour le doctorat honorifique que lui décerna l’Université Laval à la fin des années 1960. Ce texte, qui peut être lu dans sa version originale dactylographiée, est l’un des éléments d’intérêt de l’exposition que la Bibliothèque consacre, depuis le 28 novembre, à cet intellectuel hors normes décédé en 1977.

Juriste de formation, d’abord journaliste puis membre du cabinet du premier ministre Maurice Duplessis, Jean-Charles Bonenfant commence en 1939 sa longue carrière à la Bibliothèque de la législature, à l’Assemblée législative du Québec. De 1952 à 1969, il en sera le directeur et le conseiller juridique. Chargé de cours à l’Université Laval, il obtiendra le poste de professeur de droit en 1969. Il y restera jusqu’à son décès.

Selon l’un des commissaires de l’exposition, le professeur Patrick Taillon de la Faculté de droit, Jean-Charles Bonenfant a influencé des générations de parlementaires et d’étudiants. Il a contribué à la modernisation des institutions parlementaires, éveillé le public à l’éducation à la citoyenneté et posé un regard lucide sur l’état du fédéralisme canadien. «Il avait, dit-il, une façon d’écrire très connectée sur le réel. Rares sont les intellectuels comme lui à avoir eu une longue expérience de pratique politique non partisane, en même temps qu’une longue expérience dans le monde des idées.»

Son profond désir de rapprocher le citoyen de ses institutions a notamment pris la forme d’une multitude de chroniques – près de 500 textes! – écrites entre 1962 et 1973 dans le journal l’Action. Il a aussi signé des articles de journaux et fait des interventions à la radio et à la télévision. «Dans l’esprit de la Révolution tranquille, explique Patrick Taillon, Bonenfant voulait “faire advenir une classe moyenne sur le plan du savoir”. Il disait que le Québec était composé d’érudits produits par le cours classique et de citoyens sous-scolarisés. Pour lui, il fallait faire émerger une espèce de savoir partagé.»

Animé par un devoir de réserve, cultivant un sens de la nuance et de la mesure, le généraliste polyvalent qu’était Jean-Charles Bonenfant a posé un regard critique sur les institutions, conseillé les élus et commenté leurs actions dans ses chroniques. Ses textes juridiques, particulièrement abondants, ont porté principalement sur l’histoire du fédéralisme canadien et sur le fonctionnement des institutions parlementaires. L’un d’eux aborde la manière dont les Pères de la Confédération canadienne ont réussi à rédiger une constitution en 1867. Il écrit que ceux-ci «n’étaient pas de grands théoriciens. Ils étaient moins inspirés que leurs prédécesseurs américains de 1787 par des idées philosophiques. C’étaient des hommes pratiques, cherchant des solutions à des problèmes concrets.» Pour lui, le système fédéral canadien a au moins deux institutions «boiteuses»: le Sénat et la Cour suprême. Selon Jean-Charles Bonenfant, «l’avenir constitutionnel et politique d’un pays ne doit pas dépendre de quelques juges […] mais il doit relever des hommes politiques qui représentent la population».

Jean-Charles Bonenfant a été artisan de plusieurs réformes. L’exposition montre cet aspect par trois objets d’un autre temps: un chapeau noir de forme triangulaire appelé tricorne, une épée de cérémonie et une redingote également noire.

«Bonenfant, rappelle Patrick Taillon, disait: ce n’est pas parce que l’on a hérité du système parlementaire britannique qu’on est obligé éternellement de conserver ces façons de faire un peu aristocratiques, un peu vieillottes, qui ne correspondent en rien à ce qu’est devenu le Québec moderne des années 1960, 1970.» Bonenfant déplorait que l’Assemblée législative soit demeurée «une parfaite réplique, avec ses traits essentiels aussi bien que son folklore», sous prétexte de la nécessité du décorum, du Parlement de Westminster.

Jean-Charles Bonenfant a milité tout au long de sa carrière pour une modernisation des procédures parlementaires. Il a contribué au remplacement du vocable «orateur», dérivé de l’anglais «speaker», par l’expression «président de l’Assemblée». En 1968, il a participé au remplacement de l’expression «Assemblée législative» par «Assemblée nationale». En 1973, le vent de modernisation qui soufflait sur l’Assemblée nationale a vu le Règlement et autres règles de procédure de l’Assemblée passer d’environ 812 articles à 179.

Le 23 février 1978, le pavillon de la bibliothèque de l’Université Laval prenait le nom de Jean-Charles Bonenfant. Quelques mois plus tard, l’Assemblée nationale adoptait le projet de loi créant la Fondation Jean-Charles-Bonenfant pour souligner l’importante contribution de ce dernier à la connaissance des institutions parlementaires du Québec. Chaque année, la Fondation remet des prix aux auteurs d’une thèse de doctorat ou d’un mémoire de maîtrise portant sur la politique au Québec. Le 20 novembre 2018, les Presses de l’Université Laval publiaient un livre de 462 pages sur l’essentiel des travaux de Jean-Charles Bonenfant sur la Confédération, sur l’évolution du fédéralisme ainsi que sur le parlementarisme québécois. L’ouvrage contient également l’analyse d’une dizaine de chercheurs issus de plusieurs disciplines.

L’exposition Jean-Charles Bonenfant et l’esprit des institutions se tient jusqu’au 24 mai à la salle d’exposition du premier étage de la Bibliothèque, dans le pavillon Jean-Charles-Bonenfant. L’entrée est libre. Les heures de visite sont les mêmes que les heures d’ouverture de la Bibliothèque.

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À l'entrée de l'exposition, le visiteur fait un retour aux années 1960 grâce à une photo noir et blanc grand format de la salle de lecture de la Bibliothèque de l'Assemblée législative du Québec.

Photo : Pub Photo