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Volume 46, numéro 26 | 31 mars 2011

Divers

Grand corps malade

Les chirurgies picturales de Marie-Lou Desmeules donnent à voir ce qu’il advient d’un être prisonnier d’une apparence imposée par l’autre 

Par Renée Larochelle

Se retrouver dans un corps étranger sans pouvoir parler ni bouger. Se transformer en un être parfaitement grotesque tout en subissant le regard de l’autre. C’est cette étrange expérience qu’ont vécue par procuration les personnes ayant répondu à l’invitation de la Faculté de philosophie d’assister à une performance artistique et philosophique, le 23 mars, au pavillon Alphonse-Desjardins. «Du langage jusqu’à la chair!», tel était le titre de cet événement organisé de concert avec l’École des arts visuels et mettant en scène l’artiste Marie-Lou Desmeules, qui vit et travaille à Berlin, bien connue pour ses spectaculaires chirurgies picturales.

Ces Painting Surgeries, comme les nomme l’artiste, consistent en une série d’interventions sur un modèle menant à une métamorphose complète. L’effet est saisissant. Pendant les quelque trois heures que durera cette performance, le visage de la comédienne Annie Girard disparaîtra sous une épaisse couche de maquillage. Sur les paupières closes de son modèle, Marie-Lou Desmeules peindra un regard éteint, tandis qu’elle lui scellera les lèvres pour redessiner les contours de la bouche devenue disloquée et noire. Le corps, lui, sera plastifié, emballé, pour n’être plus qu’une chose. Durant cette opération qu’on pourrait qualifier de non-séduction, des philosophes et des artistes prennent tour à tour le micro. Qu’arrive-t-il lorsqu’on enlève à quelqu’un la possibilité de s’exprimer et de se justifier soi-même par rapport à l’image que les autres ont de lui? 

La métamorphose
«Sans idée, nous ne sommes rien, dit le doyen de la Faculté de philosophie, Victor Thibaudeau. En fait, le plaisir d’être et de penser est peut-être la seule chose que l’individu possède.» Chercheur postdoctoral à cette même faculté et instigateur de l’événement, Marc Lamontagne souligne qu’une chirurgie picturale de ce genre constitue un arrangement non harmonique de préjugés. «Si cette œuvre peut faire peur, ce n’est pas pour rien: c’est qu’elle représente un danger, dit-il. Il y a ici écartèlement entre ce que je suis et ce qu’on me propose d’être.»

L’artiste Martin Boisseau, lui, se demande ce que donner la parole à quelqu’un signifie, en même temps qu’il s’interroge sur ce qui est pris au juste lorsqu’on prend la parole. Pendant que Marie-Lou Desmeules brosse à grands coups de pinceau un décor enflammé à l’arrière-plan, Marie-Andrée Ricard, professeure à la Faculté de philosophie, s’exprime sur l’obsession du corps parfait, du recours à la chirurgie esthétique afin de contrer le vieillissement, ce phénomène normal et irréversible considéré dans notre société comme résolument inesthétique. «Les liftings ou traitements des rides et de l’affaissement du visage effacent peut-être les signes de l’âge, mais ils altèrent en même temps le regard par lequel s’exprime l’être humain», indique-t-elle, avant d’ajouter que «la beauté n’est peut-être finalement qu’un masque».

Thomas De Koninck, lui, propose un discours sur l’amour, avec pour toile de fond le couple mythique formé par Roméo et Juliette, ces êtres jeunes et beaux fauchés en plein essor par la bêtise de l’homme, et qui se sont aimés en dépit de tous les obstacles. «L’amour qui change quand il voit du changement n’est pas de l’amour, dit le professeur de philosophie. Tout est dans le don de soi et non dans la possession. L’amour ne voit pas avec les yeux du cœur, mais avec l’esprit.» Et on ne peut que se rappeler la petite phrase du Petit Prince de Saint-Exupéry: «On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux.»
Il est bientôt midi et la métamorphose est terminée. Face au public se trouve un être à la fois mort et vivant. Sans expression, sans parole, sans pouvoir. La chirurgie picturale de Marie-Lou Desmeules a parfaitement opéré. Curieux, des gens s’approchent pour mieux voir cet individu un peu monstrueux victime de vol d’identité. Il ne dit rien, sans savoir.

Les images figées de Facebook
Au terme de cette expérience qui visait à souligner les liens possibles entre l’art actuel et la philosophie, Victor Thibaudeau se dit heureux d’avoir provoqué des questionnements. «On a mis ensemble de l’hydrogène, de l’oxygène et cela a fait pouf!, dit le doyen de la Faculté de philosophie. La Faculté a déjà fait des choses avec d’autres facultés, mais il s’agissait d’une première collaboration avec l’École des arts visuels.»

Pour sa part, Marc Lamontagne estime que l’expérience a permis de mettre des idées en mouvement. Il espère ainsi que les participants auront retenu qu’on devrait peut-être se poser des questions avant de correspondre à une image, dans un monde où l’image de soi prend beaucoup de place – qu’on pense aux images figées sur Facebook. «Être un être humain, ce n’est pas seulement faire ce qu’on nous dit de faire, affirme le philosophe. Ce n’est pas suivre le troupeau, mais user de discernement. C’est s’approprier son image au lieu de se la laisser imposer par d’autres.»

Marc Robitaille

Marie-Lou Desmeules, en pleine chirurgie picturale, au Boudoir du pavillon Alphonse-Desjardins, le 23 mars. Qu'arrive-t-il lorsqu'on enlève à quelqu'un la possibilité de s'exprimer et de se justifier soi-même par rapport à l'image que les autres ont de lui?

Photo: Marc Robitaille

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