Le sentiment de cynisme qu’éprouve actuellement une partie de la population à l’égard de la politique est-il fondé? Cette dernière serait-elle l’apanage d’une élite qui agit en fonction de ses intérêts et au détriment du bien commun? Les étudiants inscrits au séminaire Communication publique, citoyenneté et démocratie, offert par la professeure Florence Piron à l’automne 2014, ont longuement débattu de ces questions. La solution qu’ils proposent au sentiment de cynisme est de revaloriser la notion de citoyenneté, c’est-à-dire le droit de chacun de prendre la parole pour lutter contre les injustices.

Mais comment inciter les gens à s’engager dans l’action citoyenne? En leur présentant, croient-ils, des personnes «ordinaires» qui ont réussi à rendre leur société plus libre ou plus équitable. L’ouvrage collectif Citoyennes. Portraits de femmes engagées pour le bien commun dépeint donc la vie et les réalisations de 31 femmes qui peuvent servir de modèles d’engagement social.

Agacée que de bons travaux réalisés lors de séminaires ne profitent aucunement à la communauté, Florence Piron a proposé à ses étudiants de publier un livre qui pourrait avoir des effets réels sur la participation citoyenne. «Ils ont tous été emballés par le projet», confie-t-elle. Chaque étudiant a alors été invité à choisir «sa» citoyenne. Certains ont rapidement fait leur choix, déjà attachés à une grande figure féminine de l’Histoire. C’est le cas de l’étudiante Marilyn Grenier, qui n’a pas hésité à choisir Eva Perón.

«En 2012, raconte-t-elle, j’ai joué ce rôle dans un tangopéra, lors du Festival d’opéra de Québec. À l’époque, j’avais fait quelques recherches parce qu’il est essentiel de connaître un peu le personnage qu’on incarne. Toutefois, ce n’est que cet automne que j’ai vraiment appris à connaître la femme derrière l’homme politique.» Or la biographie d’Eva Perón, cette femme à qui l’on doit 450 écoles, 35 hôpitaux toujours fonctionnels et la féminisation de la politique en Argentine, a beaucoup impressionné l’étudiante. «C’est en grande partie le dévouement de sa femme pour les causes sociales qui a permis à Perón de devenir président», affirme-t-elle.

Simon La Terreur-Picard a aussi cherché à découvrir la femme derrière un grand homme. L’étudiant, qui déjà connaissait bien l’icône sociale qu’est Michel Chartrand, savait, par contre, peu de choses de sa femme Simonne, qu’il considérait à titre d’«épouse de» et non de «citoyenne». Or, il aime maintenant dire que Chartrand était «le mari» de la grande Simonne Monet. «Cette femme a livré des luttes par elle-même. Elle a réussi à changer la société, même si elle est restée dans l’ombre de son mari.»

Cette ombre que projette le mari est ce qui a poussé la française Olympe de Gouges, la rédactrice de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne de 1791, à toujours refuser l’état matrimonial. Celle qui a écrit des brochures sur les droits des femmes et l’abolition de l’esclavage a courageusement combattu la politique de Robespierre, rappelle l’étudiante Isabelle Boisvert. «Ses actions et ses dénonciations lui ont coûté la vie. J’ai trouvé difficile d’écrire un texte à sa hauteur. J’y ai mis tout mon coeur. Elle méritait le meilleur de moi.»

Si ces trois citoyennes se sont impliquées dès leur jeunesse dans des causes politiques et sociales, d’autres figures présentes dans l’ouvrage se sont engagées à cause d’un hasard de la vie. Ainsi en est-il de la docteure Irène Frachon, qui, un jour, émit l’hypothèse qu’un médicament, le Mediator, pourrait causer certains décès. L’étudiante bretonne Héloïse Kermarrec s’est intéressée à cette pneumologue de Brest. «Face à la mauvaise foi des laboratoires pharmaceutiques, à leur armée d’avocats et à leurs millions d’euros, Irène Frachon a su opposer des faits médicaux avérés. Elle devait figurer dans ce livre comme exemple du combat toujours pertinent contre les conflits d’intérêt, et ce, partout dans le monde», indique l’étudiante française.

Rien ne prédestinait non plus Mary Two-Axe Early à devenir une militante. Amérindienne ayant épousé un non-Autochtone, elle et ses enfants n’avaient pas droit au statut d’Amérindien. Ce n’est qu’à 55 ans qu’elle a décidé de se battre contre cette loi injuste pour les femmes, raconte Marie-Hélène Dubé. «Elle a réussi à faire changer une loi fédérale. C’est une contribution énorme à la société. Grâce à elle, des milliers de femmes autochtones et leurs descendants ont retrouvé leur statut d’Amérindien. Elle a permis de changer l’histoire du Canada.»

Selon la professeure Piron, il était essentiel que les femmes choisies pour figurer dans le livre aient réussi à infléchir le cours des choses. «C’est le summum de la citoyenneté, explique-t-elle, que d’arriver à faire modifier des lois injustes.» Les étudiants ont donc dû opter pour des modèles de réussite sur lesquels les lecteurs pourraient se projeter. Les citoyennes sélectionnées sont donc issues de différentes époques et de différents pays: 10 ont vécu en Europe, 11 en Amérique du Nord, 4 en Amérique latine, 4 en Afrique et 2 en Asie. Leurs parcours sont également bien différents. Chacun peut ainsi trouver une citoyenne qui lui ressemble un peu. «Ces femmes peuvent servir de modèles pour l’action politique des autres femmes, mais pour celle des hommes aussi, ne l’oublions pas», précise en terminant Simon La Terreur-Picard.

Pour commander ce livre ou le feuilleter en ligne: scienceetbiencommun.org/?q=node/73