Un ado répondant de manière cocasse aux questions posées par son professeur d’histoire… Telle est la page couverture du dernier livre signé par l’historien Jocelyn Létourneau intitulé Je me souviens? Pour ce jeune, Jacques Cartier évoque un pont, René Lévesque se résume à un boulevard et Les Patriotes sont un club de football. De quoi rire jaune… S’il est agréablement surpris du vif intérêt qu’a suscité jusqu’ici son ouvrage dans les médias québécois, Jocelyn Létourneau dit avoir aussi une bonne explication à fournir quant à cet engouement.

«L’histoire est une religion au Québec, dit ce professeur au Département d’histoire. Tout le monde semble avoir quelque chose à dire sur la question. Ce qui a frappé les journalistes, c’est que le livre vient à l’encontre de certaines idées reçues, notamment celle que les jeunes ne sont pas intéressés par l’histoire. Mais on ne peut pas en conclure qu’ils sont ignorants sur la base qu’ils ne savent pas qui était premier ministre du Québec en telle année!»

Pour la petite histoire, le livre de Jocelyn Létourneau est l’aboutissement d’une enquête qui s’est échelonnée de 2003 à 2013 auprès de 3475 jeunes de la fin du secondaire, du cégep et de l’université. Le chercheur leur a demandé de résumer en quelques phrases leur vision de l’histoire du Québec et de dire d’où provenait leur savoir. Il a tiré de précieux constats de cette étude.

D’abord, dès l’âge de 15 ou 16 ans, une forte proportion de jeunes possèdent «une idée générale, simple et réduite, mais forte et tranchée», de l’histoire du Québec. Ils ont acquis ces connaissances lors de discussions familiales, à l’école primaire, par la lecture de romans historiques, le visionnement de téléséries; en somme, ils n’arrivent pas complètement vierges au cours d’histoire de 4e secondaire. «Dans les faits, le jeune sait sans savoir, souligne Jocelyn Létourneau. Il n’a pas une pleine connaissance de ce qui fut, mais il a des visions fortes de ce qui a été.»

Ensuite, l’idée selon laquelle les jeunes n’aiment pas l’histoire est fausse. La majorité des répondants montraient en effet de l’intérêt pour cette matière. Ce qu’ils apprennent doit toutefois leur servir à quelque chose, que ce soit pour passer un examen ou pour ne pas avoir l’air d’un parfait idiot lors d’une conversation sur la Crise d’octobre 1970 ou sur le référendum de 1995. Leur attachement à l’histoire est donc d’ordre pratique, et l’enseignant qui ne tient pas compte de cette réalité n’est pas en phase avec ses élèves, estime Jocelyn Létourneau.

Autre constat: les jeunes n’aiment pas se perdre dans les interprétations de faits ou d’événements et sont davantage intéressés par l’exactitude que par l’équivoque ou encore l’approximation. Ce sont les réponses claires, davantage que les questions compliquées, qui les intéressent.

Devant cet état de choses, comment devrait-on enseigner l’histoire aux  jeunes? Selon Jocelyn Létourneau, l’idéal consisterait à mettre moins de matière au programme et de faire en sorte qu’elle soit plus ciblée. «De toute façon, il est impossible de se souvenir de tout», affirme-t-il. Ensuite, on devrait mettre en place des objectifs moins ambitieux, donc plus réalistes, pour l’ensemble des élèves, notamment en partant de ce qu’ils savent déjà. Les véritables passionnés d’histoire, eux, auront toujours la chance d’aller plus loin, comme le font les passionnés de chimie ou de physique.

«En 2014, on ne peut plus enseigner l’histoire de la même façon qu’avant, affirme le chercheur. La formation en histoire à l’école secondaire doit avoir pour but de transmettre aux jeunes un savoir de base, et non d’en faire des spécialistes ou des encyclopédistes. Il y en aura toujours pour dire que les jeunes ne connaîtront jamais assez l’histoire ou ne sauront jamais ce qu’il est important de connaître à propos du passé. Or, les jeunes ne vivent pas dans le passé, mais dans le présent…