Si vous fréquentez les salles dédiées à la musique classique, il y a de bonnes chances que vous ayez entendu chanter Jessica Latouche. La doctorante en interprétation chant – qui a incarné Anna dans Nabucco au printemps dernier, son premier rôle de soliste à l’Opéra de Québec – fait tranquillement sa marque sur la scène lyrique. Et cet été, son agenda a de quoi sustenter les friands d’opéra!

On pourra entre autres la voir dans Viennoiseries musicales III, le 4 août au Festival d’opéra de Québec, spectacle présenté en collaboration avec la compagnie Tempêtes et passions. C’est la troisième année qu’elle participe à cette production, présentée sous la forme d’un après-midi festif ponctué d’airs d’opérette viennois. «Cette année, on fait plusieurs extraits de La Veuve joyeuse, précise la soprano. J’interpréterai la veuve, dont le duo “L’heure exquise” avec mon bon ami Hugo Laporte, qui va chanter le rôle de Danilo. Il y a aussi quelques extraits de l’opérette L’auberge du cheval blanc. C’est donc un répertoire vraiment léger!»

Extrait des Viennoiseries musicales III. Jessica Latouche interprète l’air «Es lebt eine Vilja» de La Veuve joyeuse. Anne-Marie Bernard, pianiste, Jean-François Gagné, violoniste. Chœur: Lysianne Tremblay, Audrey Larose-Zicat, Marie-Claude Fafard-Blais, Hugo Laporte et Keven Geddes. Vidéo: Claude Adams

À cela s’ajoutent quelques autres concerts d’ici l’automne, en plus de prestations plus inusitées, comme chanter l’hymne national à la cérémonie de citoyenneté canadienne à l’Hôtel-Musée des Premières Nations ou présenter un concert-surprise a capella pour les récipiendaires de l’Ordre du Canada à La Citadelle. L’hiver prochain, avec le chœur Les Rhapsodes, elle aura même le privilège de chanter Poème de l’espoir, un poème symphonique écrit juste pour elle par le compositeur suisse Franck Urfer sur un texte de Gaston Déry. Gageons que toutes les jeunes sopranos ne peuvent en dire autant!

Bâtir sa carrière, lentement mais sûrement

Il y a déjà huit ans qu’a démarré la carrière de cette diplômée de la maîtrise en chant classique – réalisée sous la direction de Patricia Fournier, chargée de cours aujourd’hui retraitée de la Faculté de musique. Peu à peu, elle a réussi à se tailler une place enviable dans le milieu du chant lyrique à Québec. Elle tire son épingle du jeu même si Québec représente un marché modeste comparé aux grandes villes de l’opéra.

Qu’à cela ne tienne, la scène de la Capitale prospère; elle foisonne même, aux dires de Jessica Latouche. «Quand on est dans le domaine du chant lyrique dans la région de Québec, on ne peut pas s’attendre à participer à toutes les productions, si on y participe – il n’y a que deux productions de l’Opéra de Québec par année. On est chanceux si on a un rôle! Mais pour un petit marché, c’est assez fou le nombre de concerts à l’affiche. Et j’ai la grande chance de chanter beaucoup. Je me produis avec la plupart des chœurs, ensembles et orchestres. Je suis vraiment choyée.»

En fait, elle récolte surtout les fruits de son travail assidu. «Je dis que j’ai de la chance, mais j’ai aussi un beau réseau que j’entretiens», corrige-t-elle. Les relations, c’est le secret d’un agenda bien rempli. Car être artiste, c’est aussi se trouver à la tête de sa propre petite entreprise. En plus des qualités vocales qu’elle doit exercer tous les jours pour satisfaire les exigences des producteurs susceptibles de lui accorder des rôles, c’est toute une panoplie de compétences clés que Jessica Latouche a dû développer pour faire avancer sa carrière. Animer ses comptes professionnels de médias sociaux, planifier des tournées de spectacles et d’auditions à l’étranger, faire du réseautage et plus encore: derrière chaque rôle décroché se cachent une bonne dose de proactivité et des tâches fort variées.

«Il y a beaucoup de choses que le public ne voit pas, assure-t-elle. Par exemple, c’est moi qui ai monté mon site Internet en entier, qui le mets à jour, qui ajoute des photos… La prestation, c’est une infime partie du travail.»

Prête pour jouer les grandes héroïnes

Elle a par ailleurs plusieurs rôles dans sa ligne de mire, qu’elle entend bien mettre à son CV un jour. Le plus récent: Juliette. C’est au Domaine Forget qu’elle a passé le début de l’été à travailler le rôle féminin principal de l’opéra Roméo et Juliette de Gounod. «Je suis tombée en amour non pas avec Roméo, mais avec Juliette! s’étonne-t-elle. J’avais entendu l’opéra de Gounod; je connaissais les airs. Mais là, j’ai travaillé tous les aspects du rôle: la prononciation, le style, etc. Si jamais on m’appelle et qu’on me demande: es-tu prête pour chanter Juliette? Je le suis!» C’était d’ailleurs le but de cet atelier intensif, effectué sous la gouverne de son codirecteur de thèse, Jean-François Lapointe, professeur invité à la Faculté de musique.

Jessica Latouche accompagnée par la pianiste Anne-Marie Bernard interprète «Dieu, quel frisson… Amour, ranime mon courage», de l’opéra Roméo et Juliette de Charles Gounod.

Étudier à l’avance les rôles qu’elle convoite, c’est sa façon de s’assurer qu’elle aura du travail pour longtemps. Son défi ultime? Incarner Violetta Valéry dans La Traviata, son opéra fétiche. Toutes les fois qu’elle l’a écouté, et ça se compte en dizaines de fois, elle a éprouvé le même frisson. «Il y a quelque chose dans la musique qui exprime tous les sentiments de Violetta, qui est malade. Elle découvre l’amour, mais elle se sépare de son amoureux. Et elle sait qu’elle va mourir. C’est vraiment poignant, dit-elle. C’est sûr que c’est un cliché, la chanteuse qui meurt sur scène à la fin de l’opéra. Mais définitivement, je vais chanter le rôle. Je ne sais pas où ni quand, mais pour moi, c’est certain!»

Un doctorat pour perfectionner sa voix

Devant d’aussi emballantes perspectives professionnelles, pourquoi alors retourner sur les bancs d’école? C’est Jean-François Lapointe qui a fait germer l’idée du doctorat dans son esprit. Idée à laquelle elle n’était d’ailleurs pas vendue d’avance. «Sur le coup, je me suis dit non, je travaille trop. Mais aujourd’hui, je suis vraiment heureuse d’avoir pris ma décision, affirme-t-elle. Ça fait maintenant un an et c’est superbe! Il y a vraiment beaucoup de choses qui se placent.» Elle précise que la plupart doctorants en interprétation ont une carrière bien établie, de laquelle s’inspire leur projet de thèse. Leur but: pousser plus loin leur pratique afin de pouvoir s’imposer comme une référence dans leur domaine.

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Jessica Latouche et la mezzo-soprano Oneyda Bigot dans Écho et Narcisse de Christoph Willibald von Gluck, présenté dans le cadre des Ateliers d'opéra de la Faculté de musique en mars 2019.

Photo : Louise Leblanc

«Quand on chante à un niveau professionnel et qu’on travaille beaucoup, on n’a pas toujours le temps de se perfectionner, déplore la doctorante. Étudier en interprétation, c’est vraiment d’interpréter son instrument, en se spécialisant évidemment, mais en l’expérimentant réellement plutôt que de faire seulement de la recherche.»

Pour son projet, dirigé également par le professeur Richard Paré, elle a choisi d’étudier les aptitudes vocales requises pour chanter les rôles de soprano de l’opéra français romantique. C’est un sujet qui la concerne de près, elle qui décrit sa voix comme étant polyvalente. «Souvent, à l’opéra, les rôles sont écrits pour une seule voix de soprano. Or, les rôles que j’étudie sont écrits pour deux types de soprano différentes. Ils demandent beaucoup d’agilité, mais aussi de la puissance et de la rondeur dans la voix. Les rôles qui demandent vraiment une voix à deux facettes, j’ai de la facilité dans ça.»

Découvrez Jessica Latouche et les dates de ses prochains concerts. À noter: le concert Viennoiseries musicales III sera présenté à guichet fermé.

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