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Volume 48, numéro 30 | 13 juin 2013

Société

Jouer sa retraite

Les transitions de vie peuvent entraîner certains aînés dans la spirale du jeu pathologique

Par Renée Larochelle

À la mort de son mari, il y a quatre ans, Cécile a vu son monde s’écrouler. Encouragée par une amie qui voulait la distraire de son chagrin, la femme de 68 ans s’est mise à jouer à la machine à sous au casino. De petites sommes au début, puis des montants beaucoup plus élevés. Aujourd’hui, elle n’a presque plus d’argent en banque. Elle se demande avec angoisse comment elle va payer les factures qui s’accumulent.

«Les aînés vivent des transitions dans leur vie qui peuvent occasionner des problèmes de jeu pathologique, dit Maude Poupard, dont la thèse de doctorat en psychologie porte sur ce sujet. Des événements marquants, tels la retraite ou le décès du conjoint, affectent les personnes plus vulnérables et les incitent à utiliser les jeux de hasard et d’argent comme une échappatoire aux émotions douloureuses. Par ailleurs, le fait de recevoir un héritage peut amener des gens à jouer davantage. Le problème, c’est quand ils continuent à jouer à la même cadence même s’il ne leur reste plus rien en poche.»

Aux fins de son étude, Maude Poupard a mené des entrevues en profondeur auprès de 18 personnes (9 femmes et 9 hommes) présentant un indice de gravité élevé de jeu excessif. Les participants étaient divisés en trois groupes: 55 à 64 ans, 65 à 74 ans et 75 ans et plus. En les interrogeant sur les difficultés vécues au cours de leur vie, ainsi que sur l’âge où ils avaient commencé à jouer, la jeune femme a dégagé quatre profils types de joueurs.
 
Les «multidépendants avec apparition précoce du jeu» sont les plus gravement atteints. Initiés au jeu par leurs parents, ils ont commencé à miser entre l’âge de 15 à 18 ans. Ayant connu de la violence familiale dans leur enfance, parfois des agressions sexuelles, ils affichent à leur feuille de route d’autres dépendances comme l’alcool et la drogue. «Le jeu est toute leur vie», résume Maude Poupard.
Viennent ensuite les «dépendants successifs». Comme leur nom l’indique, ils ont souffert par le passé d’autres dépendances qu’ils ont réussi à surmonter. Entrés dans l’univers du jeu à l’âge adulte, de 33 à 60 ans, entraînés dans cette spirale par leur entourage, ils peinent à s’en sortir. Leur cas est moins lourd que les précédents, mais ils demeurent fragiles.

Rien ne prédispose les «fortuits» à développer des problèmes de jeu, note l’étudiante à propos du 3e groupe. Habitués à réussir dans la vie, ils sont universitaires ou cadres. Ils commencent à jouer à la suite d’un événement éprouvant, comme le décès du conjoint ou un départ à la retraite mal planifié, le plus souvent pour combler un vide. L’habitude du jeu s’installe chez eux de 50 à 75 ans. Comme ils bénéficient de bons revenus, ils peuvent s’adonner à leur passe-temps durant des années sans trop entamer leur portefeuille. Leur entourage n’est généralement pas au courant de cet aspect de leur vie.

Enfin, les «accompagnateurs» commencent à jouer sous l’influence de gens insistants, vers l’âge de 45 ou 50 ans. Il peut s’agir de la femme dont le mari grand joueur tient à ce qu’elle l’accompagne au casino, ou encore de la fille qui emmène sa mère âgée et malade jouer au bingo. «Dans les deux cas, une sorte de chantage s’exerce, dit Maude Poupard. Les accompagnateurs n’ont pas l’impression d’avoir des problèmes de jeu, mais certains peuvent dépenser jusqu’à 400$ par semaine.»

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, les plus faciles à aider sont ceux dont l’historique de jeu est le plus compliqué. C’est le cas des multidépendants et des dépendants successifs, qui se joignent volontiers à des groupes de soutien comme les AA. Les fortuits, eux, souhaitent rester cachés et sont réticents à consulter un professionnel de la santé mentale. Quant aux accompagnateurs, conclut Maude Poupard, ils doivent être conscientisés aux problèmes que peut leur apporter une proximité trop grande avec un joueur, sous peine de se retrouver eux-mêmes dans l’enfer du jeu.

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