On trouve de tout dans les catalogues commerciaux d’antan, même des informations servant à répondre à des questions scientifiques. C’est ce que viennent de démontrer des chercheurs de l’École supérieure d’aménagement du territoire et de développement régional (ESAD) et de l’Université de Montréal en faisant appel à des catalogues de plantes ornementales du 19e siècle. L’équipe dirigée par le professeur Claude Lavoie, de l’ESAD, a utilisé ces publications pour dresser le portrait des espèces ornementales qui sont parvenues à s’établir en milieux naturels au Québec et de celles qui sont sagement restées dans les jardins, afin de mieux comprendre les processus de naturalisation et d’invasion végétales.

La flore sauvage du Québec compte un peu plus de 2 000 espèces, dont près de 900 sont des espèces originaires d’autres pays qui ont été introduites, volontairement ou non, par les activités humaines au cours des quatre derniers siècles. Environ 40% de ces espèces exotiques sont des plantes ornementales qui ont fait leur entrée au Québec par la voie des centres jardins avant de prendre la clé des champs. Certaines de ces espèces sont dites envahissantes, c’est-à-dire qu’elles se sont propagées sur de grandes distances et qu’elles ont constitué d’importantes populations. Parmi ces espèces se trouvent la salicaire pourpre, la consoude officinale, le lierre terrestre, l’alpiste roseau, l’érable de Norvège et l’érable à Giguère.

Pour les besoins de leur étude, les chercheurs ont dressé une liste des plantes ornementales exotiques vendues au Québec au 19e siècle à l’aide de 10 catalogues publiés par des pépiniéristes québécois entre 1817 et 1894. Puis, à l’aide d’herbiers et de bases de données sur les plantes, ils ont établi lesquelles de ces espèces ont réussi à s’implanter en milieux naturels et lesquelles sont devenues envahissantes. Les chercheurs ont ainsi montré que, pendant cette période, les pépiniéristes avaient offert un total de 1 375 espèces à leurs clients, dont près de 680 espèces ornementales d’extérieur. De ce nombre, 188 espèces font aujourd’hui partie intégrante de la flore québécoise et 43 d’entre elles sont considérées comme envahissantes. La principale caractéristique des plantes ornementales qui ont survécu dans la nature au Québec est, sans surprise, la rusticité, communément appelée la résistance au froid. Celles qui sont devenues envahissantes se distinguent par la légèreté de leurs graines et par le recours à plusieurs modes de dispersion des graines, notamment la dispersion par voie d’eau.

Si cette étude a le mérite de pouvoir expliquer ce qui s’est produit dans le passé, elle a malheureusement peu de valeur prédictive, souligne le professeur Lavoie. «Il serait risqué d’utiliser nos résultats pour prédire si une nouvelle plante ornementale exotique a le potentiel de s’établir en milieu naturel et de devenir envahissante», souligne-t-il. Le principal facteur de risque mis en relief par les chercheurs est la rusticité et elle n’explique qu’une partie de l’équation. «Il faudrait améliorer notre modèle parce qu’il est impensable de demander aux propriétaires de centres jardins de vendre des plantes ornementales qui ne résistent pas à notre climat.»

Les invasions végétales sont une menace à la diversité de la flore indigène, rappelle le chercheur, et le problème risque de s’accentuer au cours des prochaines années. «Le réchauffement climatique pourrait faciliter la naturalisation et la propagation d’un plus grand nombre d’espèces ornementales exotiques vendues au Québec.»

Cette étude a été publiée dans un récent numéro de la revue Ecology and Evolution par Claude Lavoie, Geneviève Guay et Elisabeth Groeneveld, de l’ESAD, et par Simon Joly et Alexandre Bergeron, de l’Université de Montréal.