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Volume 53, numéro 20B | 23 février 2018

Actualités UL

L’Amérique, toujours une superpuissance

Depuis la fin de la guerre froide avec l'URSS en 1991, les États-Unis se maintiennent clairement comme la puissance dominante dans le monde

Par Yvon Larose

«Au cours des 10 dernières années, les Américains ont beaucoup parlé du déclin relatif de leur puissance sur la scène internationale et de son corolaire, l’essor de nouveaux pôles de puissance, d’abord la Chine, ensuite la Russie qui effectue un retour, explique le professeur Jonathan Paquin, du Département de science politique. Il reste que les États-Unis demeurent encore aujourd’hui au sommet de la structure internationale.»

Le 13 février, au pavillon Charles-De Koninck, le professeur Paquin a participé à une table ronde sur le thème «Chine, États-Unis, Russie: un nouvel équilibre des puissances?». Il était accompagné de ses collègues Aurélie Campana et Gérard Hervouet. L’activité était organisée par les étudiants du baccalauréat en science politique inscrits au séminaire de 3e année Essor et déclin des grandes puissances.

Avec la crise économique majeure, la dette publique exponentielle, la crise de leadership incarnée dans la doctrine «Leading from behind» (mener à partir de l’arrière), l’élection de Donald Trump qualifié de «premier président décliniste» de l’histoire des États-Unis et le retrait du projet de Partenariat transpacifique, la dernière décennie fut fertile en rebondissements pour la puissance américaine. Ces années-ci, «on sent une volonté de repli sur soi dans ce pays», soutient Jonathan Paquin.

Le professeur situe ce phénomène dans une perspective historique. «Depuis les années 1940, dit-il, les Américains ont une peur cyclique du déclin. En 1957, lors de la mise en orbite par les Soviétiques du satellite Spoutnik, ils se sont demandé si ce n’était pas le début de la fin de l’hégémonie américaine dans le monde.»

Ces remises en question cycliques ne résistent pas aux faits. Aujourd’hui, le produit intérieur brut (PIB) par habitant aux États-Unis s’élève à 55 000$ US, comparativement à 8 700$ US en Russie et à 8 000$ US en Chine. En 2018, le budget militaire des États-Unis est de 611 G$ US. En comparaison, les Chinois consacrent 200 G$ US à leurs forces armées et les Russes, 69 G$ US. «Les trois pays ne jouent pas dans la même ligue», affirme Jonathan Paquin.

La superpuissance américaine domine le monde sur plusieurs plans: économique comme militaire, spatial comme nucléaire. Un autre facteur de puissance pour le pays de l’oncle Sam est l’attraction qu’il exerce sur les immigrants du monde entier. «Les gens veulent aller vivre aux États-Unis et participer à l’essor de ce pays, souligne le professeur. La Chine, elle, n’attire personne». Ce soft power, soit la capacité d’influence et de persuasion d’un État, joue aussi sur le plan des valeurs culturelles qu’exportent les États-Unis.

Un autre exemple de soft power est la qualité et l’importance de l’infrastructure de la recherche scientifique dans ce pays. Dans les classements internationaux, les universités américaines figurent en grand nombre parmi les meilleures au monde. Au fil des décennies, une forte proportion de prix Nobel a été attribuée à des chercheurs américains.

Une puissance géopolitique régionale

Lorsqu’on parle de grande puissance émergente, on pense immédiatement à la Chine. Depuis une trentaine d’années, cet immense pays de 1,4 milliard d’habitants a connu une croissance économique rapide et soutenue, devenant un acteur de premier plan à ce chapitre à l’échelle mondiale.

Selon le professeur Gérard Hervouet, cette prépondérance ne se traduit pas par une volonté de puissance. «La Chine, soutient-il, n’a pas la volonté de rivaliser avec les États-Unis; elle ne veut pas être une puissance mondiale. Elle n’a pas d’idéologie dominante. Son idéologie est un étrange mélange de maoïsme et de marxisme, teinté de libéralisme. Elle ne se « vend » pas très bien.»

Depuis quelques années, les capitaux chinois sont de plus en plus présents dans l’économie de pays africains. «Cette présence, poursuit le professeur, est importante, mais la Chine ne se mêle pas de politique. Elle n’a aucune volonté de s’ingérer dans les affaires de ces pays partenaires. Sa présence n’est conditionnée que par des intérêts commerciaux. En Amérique latine, où la Chine est un acteur financier important, c’est pareil.»

Plus près de son territoire, cependant, la Chine entend affirmer sa présence. «Le gouvernement chinois, dit-il, ne veut plus laisser les États-Unis dominer complètement la région de la mer de Chine méridionale. Il se dote d’une flotte de haute mer comprenant porte-avions et sous-marins. Si les États-Unis veulent contrer l’influence chinoise, ils vont se heurter à un obstacle.»

Un des symboles de la puissance chinoise est son arsenal nucléaire. Un autre est son programme spatial. En 2003, le pays réalisait son premier vol spatial habité autour de la Terre. «Les Chinois disposent de tous les éléments pour la mise en orbite de toutes sortes de satellites, indique Gérard Hervouet. Le pays est devenu une grande puissance spatiale.»

Un attribut de la puissance chinoise est certes son économie. Un autre est sa population. «La démographie chinoise est en train de donner des signes de faiblesse, explique le professeur. La population vieillit et la main-d’œuvre est de plus en plus chère.» En ce qui concerne l’économie, le professeur souligne l’importance excessive de son commerce extérieur, lequel dépasse la moitié du PIB. «C’est trop, dit-il, c’est même la faiblesse de l’économie chinoise. Le pays doit freiner le « tout-à-l’exportation » et améliorer la qualité de ce qu’il produit. La Chine a fait son temps comme atelier du monde. Elle doit monter en gamme en investissant dans l’innovation grâce à la recherche et au développement. Les entreprises chinoises le font de plus en plus, mais c’est insuffisant.»

Un autre élément de la puissance chinoise est la force du Parti communiste dans les destinées de ce pays. «Le Parti dirige tout; il contrôle tout avec une poigne de fer, affirme Gérard Hervouet. Le système communiste donne au Parti une puissance de mobilisation autoritaire sur son immense population au moyen d’un patriotisme exacerbé qui lui permet de tout faire.»

Une puissance montante à l’international

Et la Russie? Qu’en est-il aujourd’hui de la nation qui était au cœur de l’ancienne superpuissance soviétique?

«La Russie est une puissance montante sur la scène internationale, mais elle souffre d’énormes difficultés, répond Aurélie Campana. Elle souhaite jouer un rôle central dans les affaires du monde depuis une quinzaine d’années et le fait savoir de manière de plus en plus agressive. Toutefois, elle n’a pas les moyens de soutenir ses ambitions géopolitiques. Comme l’économie russe ne fonctionne pas bien, comme elle n’est pas attractive, Poutine met en avant la fermeté politique, la capacité militaire et le soft power médiatique.»

Selon la professeure, le pays des tsars est présent dans plusieurs dossiers géopolitiques, que ce soit celui de la Syrie ou, plus récemment, celui de la Corée du Nord. «Le président Poutine et le premier ministre Medvedev veulent absolument faire entendre la voix de leur pays, indique Aurélie Campana. Mais leur pays n’est pas la puissance qu’il voudrait être à cause des effets de la crise de 2008 et 2009 et à cause des lourdes sanctions économiques internationales imposées à la Russie après l’annexion illégale de la Crimée en 2014.»

L’économie russe repose en grande partie sur les ressources naturelles, avec au premier chef le pétrole et le gaz naturel. Ces dernières années, l’économie a subi de plein fouet la baisse marquée du prix du pétrole. Le choc fut d’autant plus fort que ce secteur représente environ la moitié des recettes du budget du gouvernement et 70% des exportations russes. «Les Russes n’arrivent pas à moderniser et à diversifier leur économie, dit-elle. Les investissements sont faibles. Le poids du pétrole et du gaz naturel dans l’économie n’est pas une solution viable.»

En plus de la corruption et de la bureaucratie pléthorique, la société russe souffre d’un déclin démographique. Du lustre d’autrefois, du temps de la superpuissance soviétique, il ne semble rester que la puissance militaire, dont l’arsenal nucléaire, ainsi que le programme spatial.

«L’appareil militaire russe a subi un tas de réformes depuis 2003, explique Aurélie Campana. L’armée est aujourd’hui constituée de conscrits et de professionnels. Ces dernières années, le gouvernement a quasiment quadruplé le budget pour l’achat de matériel militaire. La Russie dispose désormais d’un arsenal relativement important.»

Le gouvernement russe fait bon usage de son soft power, notamment en matière de culture. Depuis les années 2000, des chaînes de télé et de radio proches du pouvoir diffusent leurs contenus dans les anciennes républiques soviétiques et au-delà. Aujourd’hui, Russia Today (RT), la chaîne d’information internationale en continu financée par le gouvernement, diffuse à l’étranger le point de vue russe sur l’actualité.

«Moscou a compris que, pour que l’image de la Russie change dans le monde, il faut tenir compte de l’opinion publique à l’étranger», souligne la professeure.


Harvard
Deux lieux mythiques de la grande puissance américaine. D’abord, Wall Street, à New York (photo principale), le cœur financier des États-Unis. Ensuite, l’École de commerce de l’Université Harvard, à Boston (ci-dessus), l’un des meilleurs établissements universitaires au monde.

Shangai

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Photo: AAxanderr
La puissance chinoise s’incarne notamment dans son énorme population et dans son dynamique programme spatial. Ci-dessus: vue de la ville de Shanghai et décollage de la fusée Longue Marche 3.

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Ces dernières années, le gouvernement russe a beaucoup joué la carte du soft power, tout en mettant l’accent sur le développement de ses forces armées. Ci-dessus, extrait d’un bulletin de nouvelles de la chaîne d’information internationale en continu Russia Today et spectacle aérien pendant le défilé militaire sur la place Rouge, à Moscou.
Photos: RT et Dmitriy Fomin

Wall Street
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