Sur Internet, ce n’est pas parce qu’une personne décède qu’elle n’existe plus. Courriels, photos, vidéos et messages sur les réseaux sociaux sont autant de traces qu’il reste d’elle et qui peuvent aider sa famille et ses amis à traverser leur chagrin. Ou, au contraire, complexifier le processus de deuil. Chose certaine, cette masse de données a des effets sur les manières de gérer la mort d’un proche.

Thomas Blouin s’est intéressé à ce phénomène pour son mémoire de maîtrise en sociologie. Sous la direction de la professeure Madeleine Pastinelli, il a mené des entrevues avec 16 personnes dont un proche est décédé, parfois subitement, d’autres fois de manière prévisible. Il leur a posé une série de questions sur le rapport qu’elles entretiennent avec les traces numériques du défunt.

Son constat est que ces données peuvent avoir un effet positif, particulièrement pour ceux qui ne vivaient pas avec la personne décédée. «Le lieu de résidence d’un défunt est rempli de traces qui rappellent le quotidien que l’on partageait avec lui. Pour ceux qui n’ont pas accès à ces objets, il existe les archives numériques. Ils peuvent relire d’anciennes conversations, regarder des photos, visionner des vidéos. L’une des personnes que j’ai rencontrées visionne à chacun de ses anniversaires une vidéo de sa mère qui lui chantait bonne fête. Pour elle, c’est une façon de l’entendre au-delà de la mort», raconte l’étudiant. «Une autre femme connaît par cœur tous les messages textes échangés avec son conjoint, poursuit-il. Elle sait exactement quels passages de la conversation elle ne veut pas relire. Elle a fait extraire les données de son cellulaire pour les garder sur son ordinateur.»

Souvent, les archives se trouvent sur des appareils qui appartenaient au défunt, que ce soit un ordinateur, une clé USB ou un disque dur externe. En se plongeant dans ces contenus, il n’est pas rare que l’héritier fasse des découvertes inattendues. Parmi les participants de l’étude, un homme s’est aperçu que son frère était un grand amateur de films pornographiques et une femme a réalisé que son conjoint malade était mieux informé sur son état de santé qu’il ne le laissait paraître. Un autre homme a lu des conversations dans lesquelles son père s’exprime sur ses peurs et ses souffrances et parle de conflits de travail difficiles qu’il a toujours gardés pour lui.

On comprendra pourquoi, plusieurs personnes préfèrent ne pas partager ces nouvelles informations avec leur entourage. «Quand les traces amènent des aspects négatifs, il est possible d’enlever ce qui est confrontant et de garder seulement ce qui fait du bien, souligne Thomas Blouin. Dans 4 cas sur 16, les répondants ont choisi de protéger leurs proches et de les aider à faire leur deuil en partageant du matériel plus réconfortant.»

Lorsque la mort survient, les légataires ont la possibilité de transformer le profil Facebook du disparu en compte de commémoration. Cette page permet alors aux gens endeuillés de se réunir et de partager souvenirs, messages d’amour et mots de condoléances à la famille. «Ce qui m’a surpris, c’est que les gens qui gèrent ces comptes Facebook reçoivent beaucoup de messages privés, comme si la personne écrivait directement au défunt. Que faire dans ce genre de situation? S’ils cliquent sur le message, il sera indiqué “message lu”, ce qui est un peu bizarre. Souvent, les gens préfèrent ne pas lire ces messages, considérant qu’ils font partie de l’intimité entre la personne qui écrit et celle qui est décédée», relate Thomas Blouin.

Pour l’étudiant, l’héritage numérique est un élément auquel il faut accorder plus d’importance au moment de rédiger son testament. Que doit-il advenir de nos comptes en ligne et qui s’occupera de la gestion de nos données personnelles? Peu de gens s’attardent à ces questions. «Pour l’instant, ce n’est pas quelque chose qui est central dans le legs, mais j’ai l’impression que ça va le devenir de plus en plus», conclut-il.