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Volume 53, numéro 18 | 8 février 2018

À la une

Le lièvre est en retard

Des chercheurs montrent que le lièvre met du temps à ajuster sa répartition spatiale aux fluctuations de ses effectifs

Par Jean Hamann

Choisir la file d’attente dans laquelle nous nous installons au supermarché est un exercice stratégique. La caisse rapide, qui semble souvent l’option la plus intéressante, devient moins attrayante si 10 personnes y font le pied de grue. Entre une file qui compte 1 personne et une autre qui en a 3, on préférera la première, à moins que la personne qui s’y trouve ait plus de produits dans son panier que les trois autres clients réunis. Et on n’hésitera pas à revoir ses plans si une file avance plus rondement que la nôtre. Bref, chacun y va de ses trucs pour choisir la file dans laquelle il vaut mieux se trouver. Les lièvres font inconsciemment des calculs similaires quand vient le temps de choisir entre différents habitats, sauf que, dans leur cas, la réponse aux changements de leurs effectifs n’est pas instantanée, comme la nôtre au supermarché, mais elle s’échelonne sur au moins un an. C’est ce que démontrent Toshinori Kawaguchi et André Desrochers
, du Département des sciences du bois et de la forêt et du Centre d’étude de la forêt, dans un récent numéro de la revue PLOS ONE.

Les lièvres, comme les autres animaux, sont aux prises avec un dilemme existentiel: les habitats les plus favorables sont aussi les plus convoités, mais plus les lièvres sont nombreux à les exploiter, moins ces habitats deviennent intéressants. En théorie, le concept écologique de distribution idéale libre prédit que les animaux vont réagir en ajustant spontanément leur répartition spatiale. «Lorsque la densité des lièvres est élevée dans l’habitat préféré, une partie de la population va se déplacer vers des milieux moins recherchés où la compétition est plus faible», explique le professeur Desrochers.

L’adéquation entre les effectifs d’une espèce et les ressources de chaque habitat permet d’arriver à un équilibre où les animaux ont peu à gagner à se déplacer. Ce point est l’équilibre de Nash, une idée issue de la théorie des jeux développée par le mathématicien et prix Nobel d’économie John Forbes Nash, celui dont la vie a inspiré le film Un homme d’exception. Toutefois, le lièvre ne semble pas au fait des travaux de Nash parce que plusieurs études ont montré que la répartition de cette espèce ne correspond pas à ce qui est prédit par une distribution idéale libre.

Afin de jeter un peu de lumière sur la question, Toshinori Kawaguchi et André Desrochers ont étudié les fluctuations d’abondance du lièvre d’Amérique pendant 11 ans à la Forêt Montmorency, la forêt d’enseignement et de recherche de l’Université Laval située à 80 km au nord de Québec. Pour établir l’abondance des lièvres, les chercheurs relèvent chaque hiver les pistes que ces animaux laissent dans la neige le long d’un transect d’environ 95 km qui croise différents habitats, entre autres les forêts de 20 à 40 ans qui sont les plus prisées par cette espèce.

À l’aide des 14 240 pistes relevées sur une période de 11 ans, les chercheurs ont établi que l’utilisation de l’habitat préféré du lièvre est conditionnée par sa densité dans toute l’aire d’étude lors de l’année précédente. Ainsi, les lièvres utiliseront moins les forêts de 20 à 40 ans pendant l’année qui en suit une où la densité de lièvres était plus élevée qu’en moyenne. L’inverse se produit lors d’une année qui en suit une où la densité du lièvre était plus faible qu’à l’habitude. Les changements dans la densité des lièvres font sentir leurs effets pendant au moins un an sur la sélection d’habitats, résume le professeur Desrochers. «Nous ne pensions pas que les lièvres allaient adopter instantanément une distribution idéale libre, mais à notre connaissance, personne n’avait encore documenté l’existence du décalage entre les variations dans la densité d’une espèce et sa réponse quant à l’utilisation sélective de l’habitat.»

On ignore pour le moment quels facteurs entrent en jeu pour inciter un lièvre à quitter un habitat pour en explorer un autre. «Il s’agit sans doute de décisions inconscientes qui résultent de règles très simples comme la fréquence des rencontres avec des congénères ou une diminution de l’abondance de nourriture, avance le chercheur. Nous ne sommes pas dans la tête d’un lièvre, alors il est difficile de savoir.» Voilà de quoi alimenter vos réflexions ou vos discussions la prochaine fois que vous patienterez à la caisse de votre supermarché.

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