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Volume 54, numéro 6 | 29 octobre 2018

Arts

Le souci des traces

De passage sur le campus, le récipiendaire du dernier prix Goncourt, Éric Vuillard, s'est entretenu de sa vision de la littérature

Par Manon Plante

«La distinction entre fiction et non-fiction n’est qu’une dichotomie commerciale. La littérature s’enracine profondément dans le social et le politique», a affirmé d’entrée de jeu l’auteur Éric Vuillard lors de son entretien avec la communauté universitaire. Fraîchement débarqué de l’avion, l’écrivain a généreusement commenté sa conception de la littérature et son propre travail d’écriture, le lundi 22 octobre à la Bibliothèque, à l’occasion d’une rencontre animée par le professeur Thierry Belleguic, du Département de littérature, théâtre et cinéma. Premier arrêt d’une tournée nord-américaine de trois semaines, l’activité «Dialogue avec Éric Vuillard, le chasseur d’histoire» a permis entre autres d’en apprendre un peu plus sur le rapport de l’écrivain avec certaines «traces».

Reconnu pour ses récits qui reposent largement sur une fine lecture des archives, Éric Vuillard aime se plonger dans ces vestiges du passé à la recherche d’un accroc significatif. «Dans les archives, il y a toujours un passage où la langue peut fourcher», explique-t-il. Par exemple, pour écrire 14 juillet, l’auteur s’est, entre autres, inspiré d’un passage de Dussault rapportant la prise de la Bastille. En fin d’après-midi, des notables ont proposé aux «vainqueurs de la Bastille» de se signaler, mais la majorité partirent «comme s’ils avaient fait un mauvais coup.» Selon l’écrivain, cette remarque, loin d’être anodine, montre l’affinité entre le pouvoir en place et le discours des témoins. «C’est le pouvoir qui structure les archives, constate-t-il. Il y a donc un désarrimage entre le socle empirique et la vérité.»

Or, lorsqu’il écrit, Éric Vuillard cherche à mettre en scène la vérité à partir de ces fragments éloquents dans les archives. Dans L’ordre du jour, l’ouvrage primé par l’académie Goncourt en 2017, un extrait révèle clairement cette mission que se donne l’écrivain. «Walter Benjamin raconte que l’on coupa soudain le gaz aux Juifs de Vienne; leur consommation entraînait des pertes pour la compagnie. C’est que les plus gros consommateurs étaient précisément ceux qui ne payaient pas leurs factures. […] On n’est pas sûr de bien comprendre. […] Si la compagnie autrichienne refusait à présent de fournir les Juifs, c’est qu’ils se suicidaient de préférence au gaz et laissaient impayées leurs factures. […] Lorsque l’humour incline à tant de noirceur, il dit la vérité», remarque avec beaucoup d’à-propos Éric Vuillard, pour qui la littérature constitue le reflet d’un contexte sociopolitique.

D’après l’auteur, les archives se montrent également révélatrices dans leurs lacunes et il n’est pas du devoir de l’écrivain de les combler. Au contraire, la littérature doit être fidèle à ce silence. «Parmi les gens inscrits comme vainqueurs de la Bastille, indique-t-il, on ne trouve le nom que d’une ou deux femmes. Or, de nombreux témoignages font état d’un très grand nombre de femmes parmi les insurgés. Ce silence est une vérité de la société et c’est une vérité émouvante.»

Si Éric Vuillard se soucie de ne pas trahir les textes historiques qui l’inspirent, il tient également à être loyal à lui-même en laissant dans ses récits les critiques qui s’imposent à son esprit lorsqu’il raconte un fait. «Je ne me mets pas en scène, avoue-t-il, mais j’ose intervenir dans le texte, faire entendre ma voix, donner mon opinion. C’est une trace de l’outil. Cette trace sert à séculariser la littérature.» Selon lui, il importe que la forme d’un texte épouse les sinuosités de la curiosité d’un auteur, c’est-à-dire qu’on puisse percevoir dans la narration ce qui a motivé la composition du récit. «Mon écriture doit être homogène avec mon état de savoir au moment de cette écriture», témoigne Éric Vuillard.

Toutefois, malgré le fait que l’écrivain affectionne visiblement une littérature composée de traces historiques et personnelles, Éric Vuillard a clos la discussion en rappelant que «toute littérature sérieuse vise à disparaître.» S’appuyant sur quelques exemples connus – l’exergue des Misérables de Hugo, l’essai Histoire de la colonne infâme de Manzoni et le roman Germinal de Zola – il a rappelé que la littérature cherche à combattre l’injustice. «Si la torture et l’abus du prolétariat disparaissent, ces livres perdent leur raison d’être». Il a ainsi conclu la rencontre en soulignant qu’il existe une «contradiction fondatrice dans la littérature».

vuillard-goncourt

Dans le récit L'ordre du jour, qui a reçu le prix Goncourt en 2017, l'écrivain et cinéaste Éric Vuillard, grâce à une lecture fine de plusieurs archives, met en relation une série d'événements à l'aube de la Deuxième Guerre mondiale.

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