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Volume 53, numéro 11 | 23 novembre 2017

Société

L’eau de la discorde

Frédéric Lasserre, professeur à la Faculté de foresterie, de géographie et de géomatique, a fait le point sur la gestion des Grands Lacs

Par Pascale Guéricolas

Spécialiste de la géopolitique de l’eau et des enjeux stratégiques relatifs à cette ressource, Frédéric Lasserre s’intéresse à la façon dont les riverains des Grands Lacs gèrent cette immense réserve. Lors d’une conférence présentée le lundi 20 novembre à l’invitation du Centre de recherche sur l’eau de l’Université Laval (CentrEau), il s’est penché, notamment, sur la décision du président américain Donald Trump, prise au début de 2017, de réduire de 90% le budget du programme consacré à la lutte contre la pollution de cet énorme réservoir d’eau douce. Cette baisse draconienne du financement de l’Initiative de restauration des Grands Lacs (IRGL) pourrait avoir des conséquences non seulement dans la région immédiate, mais aussi pour la population qui dépend de cette ressource ailleurs. Par exemple, si un État américain longeant le lac Érié néglige la lutte contre l’invasion de la carpe asiatique, la qualité de l’eau puisée en aval dans le fleuve Saint-Laurent risque d’en être grandement affectée. Les villes qui s’alimentent à ce cours d’eau vont ainsi devoir revoir leur traitement.

Devant cette baisse annoncée des budgets de l’Agence américaine de protection de l’environnement, les élus démocrates et républicains des Grands Lacs ont fait front commun au Congrès. Ils ont obtenu le maintien du financement de la lutte contre la pollution de cette région pour 2017. Le problème se pose, par contre, pour les années suivantes. Comme l’explique Frédéric Lasserre, cet épisode illustre bien la complexité des liens qui unissent les localités, les États et les régions qui utilisent cette réserve d’eau douce, d’autant plus qu’elle n’est pas inépuisable.

«Seulement 1% du volume des Grands Lacs se renouvelle chaque année. En fait, l’immense majorité de l’eau qui s’y trouve date de la fonte des dernières glaciations», précise le professeur du Département de géographie. Or, cette énorme réserve située au nord des États-Unis suscite beaucoup de convoitise, en particulier celle des États du Midwest en manque d’eau chronique depuis plusieurs décennies. Devant régulièrement faire face à des projets visant cette ressource, les États limitrophes des Grands Lacs et le Canada ont signé des accords pour mieux se protéger.

«En fait, il était impossible d’empêcher le commerce de l’eau, considérée comme un bien économique, explique Frédéric Lasserre. L’accord prévoit donc que, en théorie, une municipalité peut venir prélever cette ressource, même si elle ne se trouve pas dans le bassin versant des Grands Lacs. Par contre, elle doit s’engager à restituer la même quantité d’eau, nettoyée et traitée.» Cette disposition a permis à une municipalité comme Waukesha, située près du lac Michigan et de Milwaukee, d’avoir le feu vert pour ses projets de prélèvement. Cependant, les dispositions contraignantes de l’accord limitent l’utilisation de l’eau. Il est difficile d’imaginer qu’une ville au fin fond du Kansas ou de l’Arkansas s’engagerait à retourner aux Grands Lacs les quantités d’eau qu’elle aurait puisé préalablement dans cette région.

La question du niveau d’eau des Grands Lacs fait d’ailleurs l’objet de discussions au sein de la Commission mixte internationale, à laquelle siège les États limitrophes, mais aussi le Québec et l’Ontario. Le débit du fleuve Saint-Laurent en aval dépend en bonne partie du niveau d’eau plus haut. La question des espèces envahissantes, comme la moule zébrée ou la carpe asiatique, inquiète aussi les partenaires. Ces espèces, dépourvues de prédateurs, nuisent aux écosystèmes, particulièrement dans les lacs de taille plus modeste. Voilà pourquoi les partenaires regroupés au sein de la Commission mixte internationale continuent à dialoguer activement. Ils savent bien que la pollution n’a pas de frontières.

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