Réunir le public dans «ce temple païen où les mots sont sacrés», tel était le souhait de l’illustrateur Diego Herrera pour souligner la fin de sa résidence d’écriture à la Maison de la littérature. L’artiste d’origine colombienne, mieux connu sous le nom de Yayo, a pris l’initiative de convier à une réflexion, le 27 février dernier, autour des thèmes qui ont occupé sa pensée et son écriture durant ces deux derniers mois: la liberté d’expression et le politiquement correct.

Pour discuter avec lui ont été invitées Mira Falardeau, auteure, illustratrice et historienne de l’humour, ainsi que Lydie Koblan-Huberson, doctorante en anthropologie à l’Université Laval et étudiante-chercheuse au Centre interuniversitaire d’études et de recherches autochtones. L’artiste, l’historienne et l’anthropologue jettent des regards bien différents sur un sujet qui soulève les passions.

D’entrée de jeu, l’animateur de la soirée, le journaliste Mickaël Bergeron, a évoqué l’attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo en 2015 et les récents débats québécois autour de l’appropriation culturelle au théâtre. Y a-t-il actuellement une diminution de la liberté d’expression dans l’art? demande-t-il.

Il y a la censure évidente, commence Diego Herrera: celle des dictatures, celle qui sévit dans les pays où le droit de parole des artistes est étroitement surveillé. Mais il existe aussi une censure plus subtile et pernicieuse, à laquelle les sociétés libres ne sont pas immunisées. Elle peut prendre différentes formes, mais son résultat est toujours le même: appauvrir le discours pour le rendre plus acceptable socialement. «Si on crée de plus en plus de tabous, avertit-il, il sera difficile de reprendre la liberté qui a déjà été acquise.»

Pour Mira Falardeau, une chose est claire: l’art et la littérature produisent des œuvres d’imagination, des fictions, qui ne sont pas soumises aux mêmes règles que les discours non artistiques. Le créateur peut déformer la réalité jusqu’à être cynique ou même grossier. C’est ce qui donne lieu à des formes comme la caricature. Si on n’est pas d’accord avec une œuvre ou si on la déteste, on n’est pas tenu d’y prêter attention. On peut même la décrier, dit-elle. C’est toutefois le droit fondamental du créateur de dire les choses comme il l’entend et de choisir son public. Si certaines œuvres sont mal reçues dans certains contextes, c’est justement qu’elles ont touché un public auquel elle ne s’adressait pas au départ.

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Mira Falardeau

Photo : Louise Leblanc

Quant à la doctorante Lydie Koblan-Huberson, elle a invité à lever le voile sur les rapports de pouvoirs qui existent dans l’industrie culturelle. Peut-on vraiment dire tout ce qu’on veut quand on est artiste ou écrivain? Rien n’est moins certain, selon elle. Si la parole est un pouvoir, il faut voir qui la prend pour repérer les forces en présence dans l’espace public. Derrière chaque artiste existe tout un réseau de producteurs, de diffuseurs, d’éditeurs, de bayeurs de fonds qui, en sous-main, peuvent décider des spectacles qui seront présentés, des artistes qui auront une tribune, des films qui seront vus.

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Lydie Koblan-Huberson

Photo : Louise Leblanc

En tant qu’anthropologue et guadeloupéenne afrodescendante, la question de la représentativité la touche tout particulièrement. Celle dont le projet de thèse s’intitule Anthropologie du legs esclavagiste et colonial dans la fonction publique aux Antilles françaises s’intéresse aux séquelles laissées par le passé colonial dans la société antillaise.

De son point de vue, les personnes «invisibilisées» dans l’espace public le sont, d’une part, parce que leurs productions n’arrivent pas à se frayer un chemin dans l’industrie. D’autre part, des schèmes de pensée contraignants et des attitudes de protection intériorisés ont muselé leur parole. C’est pourquoi elle hésite à parler de liberté d’expression pour ceux et celles qui n’ont pas pris l’habitude d’occuper l’espace public de façon pleine et entière, en particulier pour les descendants d’esclaves. «Par contre, le politiquement correct, ils connaissent, parce qu’ils ont adapté leurs comportements à des stratégies de survie pour ne pas déranger, ne pas bousculer, ne pas subir la sanction», dit-elle.

Pour Diego Herrera également, la question du pouvoir se pose lorsqu’il s’agit de représentativité dans l’espace public. «Ce ne sont pas les minorités qui ont le pouvoir économique ou politique qui leur permettrait de s’exprimer. Donc, même si elles ont la volonté de se faire voir, elles n’en ont pas toujours les moyens.» Il plaide donc pour plus de diversité dans les lieux de diffusion.

Lydie Koblan-Huberson renchérit en affirmant que pour qu’elles aient accès à une véritable liberté d’expression, les minorités doivent investir la culture de grande consommation et non seulement les canaux marginaux. Elle donne comme exemple d’avancées la récente cérémonie des Oscars, où un nombre record de films portés par des afro et des latino-américains ont été récompensés. «Des gens comme Spike Lee, qui ont mené un combat pour un autre regard, une autre esthétique, ont été salués. Et aussi des films comme Black Panther. Quand je vois cela, je me dit qu’il y a moyen de faire autrement, d’investir aussi les canaux traditionnels pour donner plus d’alternatives.»

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L'auteur, animateur de radio et journaliste, Mickaël Bergeron (à gauche) a animé le débat. On le voit sur la scène littéraire de la Maison de la littérature en compagnie de Diego Herrera, Lydie Koblan-Huberson et Mira Falardeau.

Photo : Louise Leblanc