Logo Université Laval Logo Université Laval

Volume 52, numéro 9 | 10 novembre 2016

Société

La littérature comme outil de révolte

Au Musée de la civilisation, Jonathan Livernois a fait part de ses réflexions sur l'alliance, jamais aisée, de la littérature avec le politique

Par Yvon Larose

Comment la littérature se concilie-t-elle avec l’engagement? Quels écrivains ont le mieux incarné l’idée de la littérature comme outil de révolte? Et quel est le véritable pouvoir de cette forme d’expression dans nos sociétés actuelles caractérisées, entre autres, par un écart grandissant entre riches et pauvres?

Le mercredi 2 novembre, au Musée de la civilisation de Québec, le professeur Jonathan Livernois, du Département des littératures, a tenté de répondre à ces différentes questions lors de deux conférences qui ont attiré en tout quelque 200 personnes.

En France, l’écrivain Émile Zola représente, selon lui, l’exemple par excellence de l’engagement de la part d’un écrivain. En 1898, l’auteur de Germinal, chef de file du mouvement naturaliste, en outre journaliste et critique littéraire et artistique, prend position dans la fameuse affaire Dreyfus. Accusé à tort d’espionnage au profit de l’Allemagne, un officier français avait été condamné à la déportation et à l’emprisonnement. Il ne sera innocenté qu’en 1906. Zola publie J’accuse…! – Lettre au président de la République, un pamphlet en faveur de la réhabilitation du condamné. Cette lettre aura beaucoup de retentissement dans la société française. «Dans son pamphlet, explique Jonathan Livernois, Zola accuse l’État et l’armée. Ce geste constitue un moment charnière. Un intellectuel renommé se sert de sa notoriété pour prendre position dans le débat public.»

Au 20e siècle, de grandes figures littéraires françaises telles que Malraux, Sartre et Camus défendront leurs idées dans la sphère publique. «Ces auteurs montrent leur engagement dans leurs oeuvres et dans la société, indique-t-il. Sartre et Camus, des intellectuels universels, prennent position sur tout.»

Au Québec, l’alliance de la littérature avec le politique suit une autre trajectoire. Dans la société canadienne-française du 19e siècle, on ne retrouve pas de moment clé, de moment fondateur, comme l’affaire Dreyfus. Par contre, il y a eu les rébellions avortées des Patriotes de 1837 et 1838, consécutives aux tentatives d’assimilation du gouvernement britannique. Ces défaites militaires ont pour conséquence le basculement d’un nationalisme révolutionnaire vers un nationalisme culturel. Différents textes à caractère patriotique voient alors le jour. Ils défendent une sorte de clérico-nationalisme mettant en valeur la vie traditionnelle incarnée par la terre, la famille et la religion.

«Des proto-essais, des lettres tirées de correspondances, des testaments politiques et des chroniques dans les journaux constituent sans doute les documents littéraires les plus intéressants de la période, affirme le professeur Livernois. Ici, comme dans les ouvrages plus littéraires, le politique est partout, il imprègne la littérature au sens large.»
Dans la catégorie des testaments politiques, celui de François-Marie-Thomas Chevalier de Lorimier, l’un des chefs patriotes canadiens-français, occupe une place particulière. Celui-ci fut pendu dans une prison de Montréal en 1839. La veille de son exécution, il écrivait son testament politique.

«Chevalier de Lorimier tenait à ce que son testament soit connu, il voulait que la postérité connaisse la vérité sur ce qui s’était passé, raconte Jonathan Livernois. Son texte a été publié dès 1839 aux États-Unis. Il prit rapidement une couleur littéraire.» Selon lui, ce texte ainsi que les lettres et journaux des patriotes exilés ont des qualités littéraires. «Nos lunettes changent, soutient-il. Elles permettent de voir se profiler de grands thèmes romantiques, tels le martyr politique, l’écrivain comme mage ou guide du peuple, comme l’ont montré les travaux de mes collègues Marie-Frédérique Desbiens et Mylène Bédard.»

Le professeur surnomme les années 1960 «l’époque bénie de l’engagement» au Québec. Sartre, Camus, les théoriciens de la décolonisation: les modèles venaient souvent de France. «Des poètes comme Gaston Miron et Gérald Godin ont été influencés par l’esthétique de la décolonisation, souligne-t-il. L’art de Miron, comme celui de Godin, sera marqué par l’engagement.» Dans sa poésie, Miron, l’auteur de L’Homme rapaillé, chante notamment la quête du pays. Dans son poème Sur la place publique, il écrit: «Je suis sur la place publique avec les miens / La poésie n’a pas à rougir de moi / J’ai su qu’une espérance soulevait ce monde jusqu’ici.»

Dans les années 1970, l’engagement littéraire s’incarne notamment dans les oeuvres de Nicole Brassard sur les questions féministes et dans les textes de Bernard Assiniwi sur les questions autochtones.

Pour rappeler la solidarité qui peut exister entre la littérature et le politique, Jonathan Livernois réfère à cette citation de Gérald Godin en 1980. «Les mots sont les citoyens de la poésie. Innombrables, imprévisibles, vivants, dynamiques, changeants, intraitables et qui, au fond, dominent absolument qui croient s’en servir.»

Plus récemment, en 2013, l’ancien leader étudiant Gabriel Nadeau-Dubois publiait son essai Tenir tête…

la bataille de Saint-Eustache

Bataille de Saint-Eustache en 1837. À la suite des deux soulèvements de 1837 et 1838, une littérature de type clérico-nationaliste s’affirme au Canada français, axée sur la terre, la famille et la religion.

Écrivez-nous
Partagez