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Volume 52, numéro 27 | 18 mai 2017

Arts

Métissage et communion

Partis sur les traces d'un missionnaire jésuite du 18e siècle, deux auteurs et leur compagnon de voyage explorent les idées d'autochtonie et de sacré

Par Manon Plante

«Quels sont les lieux sacrés du Québec, hormis les sanctuaires catholiques comme la basilique Ste-Anne-de-Beaupré?» Lorsqu’Isabelle Duval a soulevé cette question, son conjoint, Jean Désy, lui a raconté son passage à la Colline-Blanche, près de la rivière Témiscamie.

À quelques kilomètres au nord-est de Mistassini s’élève une colline blanche au coeur d’une forêt d’épinettes. En raison de sa couleur particulière, due à l’abondant gisement de quartzite qui brille sur ses flancs, cette petite montagne se détache sur l’horizon. En son sein, elle accueille une grotte toute ronde et toute blanche baptisée l’Antre de marbre. Il y a belle lurette que cette caverne constitue un lieu chamanique pour les peuples cri et innu. De plus, en 1730, le père Laure, missionnaire de la Compagnie de Jésus, s’y serait arrêté et y aurait célébré une messe. Accessible seulement par la voie des eaux, l’Antre de marbre est aujourd’hui encore un lieu retiré et unique qui conserve un caractère sacré.

Dès la première description de cet endroit, Isabelle Duval pressent l’intérêt de créer un projet artistique autour d’un pèlerinage vers la grotte. Avec son amoureux et un ami prêtre, elle souhaite suivre les pas du père Laure et participer à une célébration eucharistique dans ce lieu empreint de spiritualité amérindienne et de foi catholique. De la réalisation de ce voyage naîtra l’ouvrage La route sacrée, écrit à quatre mains par Isabelle Duval et Jean Désy.

La route sacrée, c’est donc, tout d’abord, le récit de l’expédition entreprise par le couple et leur ami, Pierre-Olivier Tremblay, l’un des plus jeunes prêtres au Québec, pour «réactualiser» le geste du père Laure. La route sacrée, c’est également une quête vers les liens négligés qui unissent les Canadiens français à la nordicité et à l’autochtonie. La route sacrée, c’est enfin une série de réflexions qui explorent le rapport trouble des Québécois avec la foi et la religion.

«En tant que descendants de Canayens, explique Jean Désy, nous possédons des liens multiples, ancestraux et essentiels avec l’autochtonie. Près de la moitié des Québécois auraient au moins un ancêtre amérindien. Coureurs des bois et femmes des groupes papinachois, piékougamiens ou mistassins ont créé un peuple métissé. Renouer aujourd’hui avec les autochtones, c’est renouer avec nos racines. Eux, c’est nous; leur quête, c’est notre quête.» Depuis une vingtaine d’années, le médecin Jean Désy parcourt le Nord pour soigner les Cris et les Innus. Également poète et écrivain, ce chargé d’enseignement à la Faculté de médecine, a publié une trentaine d’ouvrages, dont plusieurs portent sur l’autochtonie. «La vision autochtonienne de la spiritualité est faite d’ouverture à l’autre. Les autochtones ont une perception syncrétique de la religion. Les Évangiles ne s’opposent pas au chamanisme. Un amalgame est possible entre les deux mondes», déclare-t-il.

Selon le médecin, la messe célébrée par le père Laure à l’Antre de marbre n’a donc probablement pas déplu aux amérindiens qui accompagnaient le missionnaire. «Pour ma part, j’aime croire que, dans un contexte d’évangélisation, les guides ayant de leur plein gré fait connaître ce lieu au prêtre, il y eut possiblement plus de « syncrétisme » religieux que de « brisure ». À la manière indienne, on peut considérer que l’ajout d’une sacralisation à un lieu déjà si hautement signifiant ne fit qu’enrichir l’espace de l’Antre de marbre plutôt que d’en ébranler les bases», écrit-il dans La route sacrée.

À propos de la religion, Jean Désy se désole qu’elle soit devenue synonyme de «délire» ou de «fanatisme» pour bien des Québécois. Pourtant, un ancrage spirituel et sacré est, selon lui, nécessaire. Davantage panthéiste que ses deux compagnons de voyage, il ne renie pas pour autant ses racines catholiques et trouve très touchant que sa conjointe affirme aussi candidement et courageusement sa foi. «Isabelle est la voix émouvante du récit. Moi, je ne fais que donner des faits; elle, elle explore les profondeurs de la spiritualité.» Le médecin tient d’ailleurs à souligner tout le talent littéraire de son amoureuse à qui incombait la difficile tâche de mettre en forme le texte et d’insérer sa voix à travers la sienne.

La route sacrée, c’est en effet deux voix qui s’entremêlent et qui communient ensemble. Ce qui ressort à la lecture de ce livre, c’est un appel général à la communion: communion des voix, communion entre l’homme et la nature, communion entre les cultures et les religions. Cette communion, qui doit être prise dans un sens plus large que sa simple signification religieuse, ne désavoue tout de même pas son rapport original au sacré.

La route sacrée, Jean Désy et Isabelle Duval, Éditions XYZ, 394 pages.

Les auteurs ont également créé un site internet pour couvrir divers aspects de leur expédition. Pour admirer quelques photos et visionner quelques vidéos de leur aventure, rendez-vous à laroutesacree.com.

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Depuis une vingtaine d’années, le médecin Jean Désy parcourt le Nord pour soigner les Cris et les Innus. Également poète et écrivain, ce chargé d’enseignement à la Faculté de médecine, a publié une trentaine d’ouvrages, dont plusieurs portent sur l’autochtonie.

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