La traditionnelle prise de pression artérielle avec stéthoscope est-elle appelée à disparaître? Probablement pas à court terme, mais il est grand temps de passer à une autre étape si on veut mieux diagnostiquer l’hypertension, estime un groupe d’experts canadiens dont font partie les professeurs Alain Milot et Guy Tremblay, de la Faculté de médecine. En effet, cette méthode auscultatoire présente des lacunes importantes conduisant à un surdiagnostic de l’hypertension, qui pourrait être évité en modifiant les façons de faire, avancent ces experts dans un récent numéro du Canadian Journal of Cardiology.

Les 13 signataires de l’article sont membres du Programme éducatif canadien sur l’hypertension. «Depuis l’an 2000, ce regroupement d’experts révise annuellement les études portant sur l’hypertension artérielle et propose des recommandations détaillées concernant le diagnostic, l’évaluation, la prévention et le traitement de l’hypertension artérielle, un problème qui touche un Canadien sur cinq», précise le professeur Milot. La plus récente analyse de ce groupe conclut que la méthode auscultatoire courante comporte deux lacunes importantes.

Le premier problème est que, malgré les efforts déployés au cours des dernières années pour mieux former les professionnels de la santé, les mesures de pression réalisées en clinique sont souvent inexactes. En moyenne, les pressions systoliques et diastoliques dépassent de 9 mm et de 6 mm de mercure respectivement les valeurs obtenues lorsque la pression est mesurée selon les règles de l’art. Ces écarts sont causés en partie par l’observateur et en partie par les conditions dans lesquelles se trouve le patient au moment de la prise de mesure. «Le simple fait qu’il parle ou qu’on lui parle, qu’il ait les jambes croisées, que son dos ne soit pas appuyé ou que la taille du brassard soit trop petite pour son bras suffit à influencer les lectures», souligne Alain Milot.

Le second problème est causé par l’hypertension du sarrau blanc, une élévation temporaire de la pression due au stress ressenti en présence d’un médecin, qui touche entre 10 et 20% de la population. «Il y a environ 1000 nouveaux diagnostics d’hypertension chaque jour au Canada. Du nombre, une centaine de cas seraient attribuables à l’hypertension du sarrau blanc, ce qui fait environ 36 000 cas par année. Il s’agit là d’un chiffre conservateur, croit le professeur Milot. Ces personnes reçoivent un faux diagnostic d’hypertension, qui peut bouleverser leur vie personnelle et professionnelle. En plus, il se peut que des médicaments antihypertenseurs leur soient inutilement prescrits.»

Le groupe d’experts propose donc une révision des façons de faire pour diagnostiquer l’hypertension. D’abord, le traditionnel stéthoscope devrait être remplacé par un oscillomètre numérique, ce qui éliminerait une partie de l’erreur attribuable à l’observateur. Lorsque les valeurs de pression mesurées en clinique sont élevées, le patient pourrait quitter le cabinet avec un appareil de monitorage ambulatoire de pression artérielle (MAPA) qui effectue des lectures automatiques à intervalles réguliers pendant 24 heures. «En procédant ainsi, explique Alain Milot, on pourrait repérer les cas d’hypertension du sarrau blanc et éviter les traitements inutiles. De plus, grâce aux données enregistrées dans la mémoire de l’appareil, on pourrait poser un diagnostic dès la deuxième visite médicale. Avec la méthode auscultatoire, il faut parfois jusqu’à cinq visites réparties sur six mois avant qu’un médecin puisse se prononcer. Une autre avenue pour contourner le stress du sarrau blanc consisterait à fournir au patient un appareil qui lui permettrait de prendre lui-même sa pression à la maison. Toutefois, considérant les efforts qu’il faudrait investir en formation et les risques d’erreurs, le MAPA nous semble préférable.»

Les recommandations du groupe d’experts ont été généralement bien accueillies par les médecins, assure le professeur Milot. La principale critique formulée, la disponibilité du MAPA, était prévue. «Nos propositions visent à améliorer les pratiques cliniques et à influencer les décideurs. Nous sommes conscients que leur mise en oeuvre pourrait exiger quelques années, mais les données probantes démontrent la supériorité du MAPA sur la méthode auscultatoire. Nous sommes rendus à cette étape et il faudra investir pour que cette approche soit disponible.»

D’ailleurs, la question économique ne devrait pas constituer un frein à ce changement. «Plusieurs études ont montré que lorsque le MAPA est utilisé de façon judicieuse, il est économiquement profitable parce qu’il réduit la prescription de médicaments aux personnes qui n’en ont pas besoin. Par ailleurs, sur le plan humain, éviter de surdiagnostiquer l’hypertension artérielle et d’exposer des personnes aux effets néfastes des traitements peut produire des bénéfices considérables sur leur qualité de vie.»