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Volume 53, numéro 18 | 8 février 2018

Société

Les migrants face aux frontières

Les études menées par les étudiants de la Chaire de recherche du Canada sur les dynamiques migratoires mondiales déboulonnent certains mythes sur les populations en mouvement

Par Pascale Guéricolas

Il suffit de prononcer le mot «réfugiés» pour voir naître dans les yeux de son interlocuteur des images de gens désœuvrés assis sous une bâche, ou encore en attente de sacs de riz ou d’une portion de soupe de la Croix-Rouge. En fait, le quotidien des 258 millions de personnes déplacées à travers le monde – selon les statistiques de l’ONU – a bien peu à voir avec ces stéréotypes véhiculés par les médias. La plupart des gens partis pour fuir la guerre, des persécutions politiques ou un climat de violence travaillent. Ils vivent dans des maisons ou des appartements en ville, et non dans des camps sous des toiles. Enfin, certains ont choisi volontairement de partir pour améliorer leurs conditions de vie.

C’est à cette déconstruction de mythes que s’attaquent les étudiants aux cycles supérieurs de la Chaire de recherche du Canada sur les dynamiques migratoires mondiales. Myriam Ouellet, étudiante à la maîtrise en géographie, a ainsi plongé dans la grouillante vie de Chatila, en banlieue de Beyrouth. Pas de tentes dans ce camp de 1 km2 créé en 1968 pour accueillir les Palestiniens expulsés de leurs terres, mais des édifices en briques blanches, reliés par une forêt de fils électriques! Beaucoup de Syriens nouvellement arrivés y habitent et s’insèrent dans une économie en grande partie informelle. «La grande diversité des situations des personnes déplacées m’a frappée lorsque j’ai fait mes entrevues, explique la jeune femme. Certaines ont le statut d’étudiant, d’autres sont parrainées par des employeurs. Elles attendent la fin de la guerre, sans trop rêver de partir comme réfugiés dans un pays du Nord, puisque cela ne concerne que 1% des personnes déplacées.»

Malaisie, Soudan, Liban… Ces Syriens ont souvent multiplié les pays de transit au cours de leur périple, car les frontières de nombreux États ne cessent de se fermer. C’est la même chose pour les Sénégalais, les Maliens et les Togolais, qui traversent une partie du continent africain avant d’être bloqués par la police et l’armée libyennes, qui les enferment dans des camps de travail. L’Union européenne finance ce genre de mesures pour se protéger des populations en déplacement. «Les pays du Nord ont tendance à déléguer aux autres la mise en place d’obstacles pour entrer chez eux», remarque Danièle Bélanger, professeure au Département de géographie et titulaire de la Chaire.

C’est une tendance qu’étudie Guillermo Candiz, doctorant en géographie, dont les recherches portent sur les trajectoires migratoires des immigrants irréguliers en Amérique centrale et au Maroc. «Les États-Unis financent en partie le plan Frontière Sud mexicain, qui vise à refouler les gens qui arrivent à la frontière entre le Mexique et le Guatemala ou le Belize, raconte-t-il. Les fonctionnaires, qui aidaient autrefois les migrants, deviennent des informateurs de la police mexicaine. Cela rend le trajet encore plus périlleux pour ceux qui fuient la violence régnant dans plusieurs pays d’Amérique centrale.» Le nombre de personnes expulsées du Mexique vers les pays d’Amérique centrale ne cesse d’augmenter, sans que la douane américaine ait même à intervenir.

Le travail effectué par les chercheurs contribue ainsi à modifier cette perception erronée d’un flux de migrants en constante progression déferlant sur les pays riches pour profiter de leur manne. «La proportion de personnes déplacées à travers le monde ne bouge pas depuis plusieurs décennies, constate Danièle Bélanger. Elle s’établit à environ 3,4% de la population mondiale. Avant de constituer un problème politique, il s’agit d’une réalité démographie et sociale. Il faudrait davantage prendre en compte la contribution économique des migrants et sortir des positions polarisées.»

La situation au Vietnam illustre bien cette situation. Près de 15% de la population vit sans accès à l’éducation et à la santé, même si ces personnes travaillent pour les nombreuses usines, dont le nombre explose dans ce pays en développement. En effet, le gouvernement vietnamien restreint encore les déplacements de ses citoyens pour mieux les contrôler. Pour sa maîtrise en géographie, Guillaume Haemmerli s’intéresse à ces milliers de villageois qui quittent leur campagne pour les villes. «Les enfants restent souvent avec les grands-parents, car ils ne pourraient pas fréquenter l’école en l’absence de papiers en règle, témoigne l’étudiant. Les autorités n’ont pas le choix, cependant, de relâcher un peu leur contrôle, car les entreprises ont besoin de cette main-d’œuvre.» Ce phénomène de citoyens à deux vitesses, les uns migrant dans leur propre pays, les autres disposant d’un statut complet, illustre bien la complexité des personnes en mouvement sur une planète dite mondialisée.

Chatila-travailleurs construction

De nombreux Syriens en exil ont posé leurs valises dans le camp de Chatila, en banlieue de Beyrouth, où ils travaillent dans la construction ou le commerce.

Photo: Myriam Ouellet

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