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Volume 52, numéro 23 | 30 mars 2017

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Musique baroque vocale chez les Abénakis

Aux 17e et 18e siècles, des Amérindiens de la région des Trois-Rivières se sont montrés particulièrement ouverts aux chants religieux chrétiens

Par Yvon Larose

Il y a quelques semaines, le Conseil québécois de la musique a décerné l’un de ses prix Opus 2017 au meilleur article en musicologie publié durant la période 2015-2016. Le texte en question s’intitule «Marc-Antoine Charpentier au risque de la mission abénaquise du Canada». Il a été publié dans la revue savante Bulletin Charpentier sous la signature du musicien Paul-André Dubois, professeur au Département des sciences historiques de l’Université Laval et spécialiste de l’histoire culturelle de la Nouvelle-France.

«Ma recherche, explique-t-il, est basée sur un manuscrit de chants liturgiques rédigé au 18e siècle par le jésuite Joseph Aubery, un missionnaire musicien exerçant son ministère parmi les Abénakis de la Nouvelle-France. L’ouvrage a servi aux missionnaires dans leur travail d’évangélisation auprès des Amérindiens. L’existence du manuscrit était connue depuis longtemps. Toutefois, personne ne s’était intéressé à son contenu musical. Ce répertoire est largement anonyme. Au sein de ce répertoire, j’ai découvert que se trouvaient deux petits motets du compositeur Marc-Antoine Charpentier, grande figure de la musique baroque française sous Louis XIV.»

Aux 17e et 18e siècles, le chant liturgique occupait une place de choix dans l’apostolat des jésuites, des récollets et des capucins français auprès des Amérindiens de la Nouvelle-France. «Il y avait une réelle réceptivité pour la musique religieuse européenne», souligne Paul-André Dubois.

Les deux motets sont la Chanson des bergers, qui chante la naissance de Jésus-Christ, et Omni die dic Mariae, une oeuvre consacrée à la Vierge Marie. Ils seraient passés de France au Canada vers 1695 sous la forme de partitions musicales. De style baroque, ces pièces chantées sont brèves, entre trois et cinq minutes chacune. Elles peuvent cependant être étirées, ou répétées. Elles sont syllabiques, chaque syllabe correspondant à une note, ce qui les rend plus faciles à mémoriser. La simplicité caractérise autant l’harmonie que les rythmes. Polyphoniques, les oeuvres peuvent être interprétées à deux, trois ou quatre voix, soit soprano, alto, ténor et basse.

Ces motets étaient destinés à la communauté abénaquise de la région des Trois-Rivières. Les paroles latines de ces pièces ont été traduites en langue abénaquise par le père Aubery afin de les rendre intelligibles. Mais l’adaptation ne s’arrête pas là. Dans la Chanson des Bergers, transformée en cantique de Noël pour les Abénaquis, le nombre de mesures passe de 34 à 18. On réduit le nombre de chanteurs et d’instruments. On transpose la tonalité initiale de la majeur vers celle de do majeur, mieux adaptée au registre des voix de femmes.

«Une lettre écrite en 1699 mentionne l’existence d’un choeur à quatre voix à la mission abénaquise, indique le professeur Dubois. L’auteur de la lettre souligne «une grande exactitude dans le chant». La lettre mentionne également que «les femmes surtout ont de très belles voix». Elles avaient un talent naturel ainsi qu’une très bonne oreille musicale.»

Selon le professeur, le répertoire constitué par le père Aubery rend compte d’une préoccupation de pédagogie religieuse où l’on veut que les gens chantent, apprennent et intériorisent rapidement le message. «Cela, dit-il, montre une appropriation du christianisme par les Amérindiens grâce à une pratique musicale vocale préexistante dans leur culture. Pour eux, le chant est important. C’est comme si les chants chrétiens étaient venus se déposer sur un substrat culturel existant. Les missionnaires, eux, ont retenu cette pratique pour passer leur message.»

On peut entendre un extrait audio de la pièce de Charpentier Omni die dic Mariae, dans sa version d’origine en latin, à l’adresse suivante: deezer.com/album/1598863

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Les femmes abénakises avaient de très belles voix et un talent naturel pour le chant.

Photo: Aquarelle du 18e siècle – Archives de la Ville de Montréal

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