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Volume 52, numéro 30 | 26 juin 2017

Recherche

Sur les parois rocheuses du lointain passé

Adelphine Bonneau a contribué à la datation précise de peintures rupestres vieilles de plus de 5 000 ans dans le sud de l'Afrique

Par Yvon Larose

Pour la première fois, une équipe d’archéologues a réussi à dater de manière fiable des peintures réalisées il y a plus de 5 000 ans sur des parois rocheuses du sud de l’Afrique. La nouvelle a paru en mai dans la revue Nature. L’article journalistique faisait suite à la récente parution d’un article scientifique dans la revue savante Antiquity.

«L’étude sur le terrain a été effectuée durant mon doctorat par une équipe de recherche que je dirigeais, explique Adelphine Bonneau, actuellement chercheuse postdoctorale au Laboratoire d’archéologie historique de l’Université Laval et auteure principale de l’article. Nous avons étudié une soixantaine de sites en Afrique du Sud, au Lesotho et au Botswana. Nous avons daté 14 sites dans des lieux isolés, des abris sous roche dont les renfoncements ont relativement bien protégé les peintures au cours des siècles. Les peintures monochromes et polychromes datées ont 5 700 ans pour les plus anciennes. Les artistes appartenaient au peuple San, des chasseurs-cueilleurs.»

Dans le sud de l’Afrique, déterminer l’âge précis d’une peinture préhistorique a toujours représenté un défi pour les archéologues. Après une aussi longue période de temps, des contaminants, comme des bactéries, ou des altérations dues aux intempéries, notamment l’oxalate de calcium, sorte de vernis naturel, de couche protectrice, ont recouvert la peinture. Si les contaminants comprennent du carbone, celui-ci peut nuire à la procédure de datation qui se fait à l’aide de carbone 14. Par ailleurs, la peinture elle-même peut ne pas contenir suffisamment de carbone pour la datation, considérant la pauvreté de cet élément dans la peinture noire employée.

Les chercheurs ont innové en définissant des protocoles rigoureux. Leur approche touchait à la collecte des échantillons, à la caractérisation des échantillons de peinture et à la préparation en vue de la datation au carbone 14. Ces étapes se sont déroulées entre les sites préhistoriques et des laboratoires d’Afrique du Sud, d’Angleterre et du Québec. D’abord, on a prélevé de minuscules échantillons, de la taille d’une tête d’épingle, inférieurs à un millimètre carré. Le prélèvement allait de la surface à la couche de peinture. Ensuite, on a déterminé leur composition physico-chimique en laboratoire. S’il y avait présence de carbone, on allait de l’avant sur le terrain en prélevant un plus grand échantillon pour analyse. L’étape suivante a consisté à débarrasser la peinture de ses contaminants de surface. Ne restait alors que la datation, qui s’est effectuée à l’Université d’Oxford.

Adelphine Bonneau était membre du Groupe de recherche en archéométrie de l’Université Laval. À ce titre, elle a pu utiliser, pour une partie de ses analyses, des instruments sophistiqués au Laboratoire de microanalyse du Département de géologie et de génie géologique. Un de ces instruments était le spectromètre Raman. Un autre était le microscope à balayage électronique. «Je voulais comprendre comment les artistes San avaient travaillé leurs matières premières, souligne-t-elle. Les grains qui composaient la peinture étaient-ils fins et homogènes? J’ai aussi pu déterminer quels éléments chimiques se trouvaient dans l’échantillon, notamment l’oxyde de fer pour les rouges et les jaunes.»

Les couleurs dominantes sont le rouge, le jaune et le blanc, ainsi qu’un peu de noir. «Le rouge et le jaune adhèrent particulièrement bien et longtemps à une paroi rocheuse, indique la postdoctorante. Pour leur palette, les artistes San savaient quoi aller chercher. Il existait plusieurs argiles différentes pour les nuances de rouge. Le blanc provenait d’argile blanc, mais aussi de la craie et du plâtre. Le noir, lui, était tiré du charbon, de la suie et de la graisse brûlée.»

Sur les parois rocheuses étudiées, les artistes du lointain passé ont représenté différentes espèces animales de la savane, en particulier des antilopes appelées élands. Des formes humaines, vraisemblablement des chamans, sont également reconnaissables. «On va de la figure humaine de 3 centimètres de haut à des animaux de 5 mètres de long par 3 mètres de haut, dit-elle. Sur un même site, une scène toute petite côtoie un énorme éland de 2 mètres de long. C’est très épars et très hétérogène. On voit également plein de superpositions de couches de peinture. À certains endroits, on compte 5 ou 6 peintures les unes sur les autres.»


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Adelphine Bonneau prélève un échantillon de peinture rupestre pour la caractérisation de ses propriétés physico-chimiques.
Photo: David Pearce

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Représentation d’un éland et de figures humaines sur un site d’Afrique du Sud peint par les San.
Photo: Adelphine Bonneau

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Ce panneau de peintures a été réalisé par les San sur un des sites sud-africains étudiés.
Photo: Adelphine Bonneau

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Au Lesotho, Adelphine Bonneau prélève un échantillon de peinture rupestre pour sa datation par le radiocarbone.

Photo: David Pearce

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