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Volume 52, numéro 20b | 2 mars 2017

Société

Perdre le contrôle de sa vie privée

Avec Internet, les réseaux sociaux, les téléphones intelligents et les autres technologies, la protection de nos données personnelles ne tient plus qu'à un clic

Par Brigitte Trudel

Coter des films sur le Web, répondre à un quiz en ligne, envoyer un texto: des gestes apparemment banals à l’ère du numérique, mais qui peuvent avoir des conséquences graves. «Même anonymes, la quantité phénoménale d’informations que les gens partagent à partir de leurs appareils sont très utiles pour les retracer à leur insu, et ce, avec une facilité surprenante», explique Richard Khoury, professeur au Département d’informatique et de génie logiciel. Cette «exposition de soi involontaire» est un enjeu majeur dans la protection de la vie privée à l’heure actuelle, argue-t-il. Pourtant, on en parle très peu. C’est pourquoi ce spécialiste des données massives a choisi de présenter une conférence grand public sur le sujet à la bibliothèque Gabrielle-Roy, le jeudi 23 février. «L’idée n’est pas de terroriser la population, mais de lui faire réaliser, sur la base de plusieurs cas concrets, à quel point la limite entre les vies privée et publique est fragile», précise-t-il.

Tout d’abord, comment des bases de données desquelles les informations personnelles des utilisateurs ont été supprimées, donc anonymisées, peuvent-elles servir à nous retracer? «Par des recoupements avec les informations disponibles sur diverses autres plateformes comme Twitter, Facebook, etc., explique Richard Khoury. En reconnaissant des détails spécifiques communs dans plusieurs bases de données, il devient très aisé de dévoiler l’identité d’un individu et de faire un lien entre cette personne et des informations confidentielles la concernant.»

De tels renseignements valent une mine d’or pour des publicitaires. Mais perdre son anonymat peut entraîner des résultats bien plus intrusifs. «Par exemple, une personne pourrait voir son orientation sexuelle divulguée sans son consentement. Ou encore un employeur mal intentionné, mis au fait d’une condition de santé particulière chez un travailleur potentiel, pourrait décider de ne pas l’embaucher pour cette raison», illustre le professeur. Or, si la loi empêche la discrimination, notamment en milieu de travail, aucune réglementation n’entoure les pratiques qui mettent en péril l’anonymat dans le monde numérique.

Quant à l’accès aux bases de données, il est protégé par certaines clauses de confidentialité, mais leurs paramètres demeurent assez flous. «La loi québécoise stipule que les compagnies peuvent collecter et utiliser nos informations, mais uniquement à une fin précise. En revanche, qui lit la totalité de l’entente d’utilisation des divers sites Web et applications avant d’accepter de s’y conformer?»

Sachant cela, que peut-on faire? Selon Richard Khoury, espérer de monsieur et madame Tout-le-monde qu’ils limitent leur utilisation des applications technologiques et leur présence sur les réseaux sociaux n’est pas la voie à suivre. «Nous sommes désormais dépendants de ces plateformes, constate-t-il. Conscientiser les gens aux risques qui guettent leur vie privée est une bonne chose, mais on n’arrêtera pas demain matin l’utilisation de Facebook par un milliard de personnes.»

La solution ne se trouve pas non plus dans de quelconques moyens technologiques qui permettraient de contrôler la circulation de l’information. «Peu importe lesquels seraient mis en place, ils seraient aussitôt contournés», assure le professeur. C’est du côté de la législation, croit le spécialiste, qu’il faut concentrer nos efforts. «La véritable protection ne viendra qu’avec l’instauration de lois et de règlements qui limitent la distribution et l’exploitation des données, assure-t-il. Et le mouvement en ce sens doit venir des citoyens eux-mêmes. Eux seuls peuvent servir de vecteurs de changement en faisant pression sur nos gouvernements pour que cet enjeu soit mis à l’ordre du jour rapidement et discuté sérieusement »

Derrière tout cela repose l’avenir d’un principe fondamental de nos démocraties: le droit au respect de la vie privée. «Il est grand temps d’y voir et d’exiger de nos décideurs que ce dossier prenne la place qui lui est due sur leur écran radar», conclut le professeur.

La conférence aura lieu le jeudi 23 février, de 19h à 20h30, à la salle Gérard-Martin de la bibliothèque Gabrielle-Roy. Entrée gratuite, mais réservation requise au 418 641-6789, poste 128.

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