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Volume 53, numéro 3 | 14 septembre 2017

Recherche

Les phages contre-attaquent

Des chercheurs découvrent une arme utilisée par certains virus pour déjouer un mécanisme de défense des bactéries

Par Jean Hamann

Un nouvel épisode de la course à l’armement que se livrent les bactéries et les virus qui les infectent – les phages – vient d’être révélé dans Nature Microbiology. En effet, une équipe internationale, dont font partie Sylvain Moineau et ses collaborateurs du Département de biochimie, de microbiologie et de bio-informatique, a révélé l’existence de phages capables de rendre inopérant le système de défense CRISPR-Cas utilisé contre eux par les bactéries.

Aujourd’hui connu comme un puissant outil d’édition du génome, CRISPR-Cas est d’abord un mécanisme de défense déployé par les bactéries pour se protéger des phages. C’est d’ailleurs l’équipe de Sylvain Moineau et les mêmes collaborateurs qui ont décrit, dans la revue Science, en 2007, l’existence de ce système de défense chez les bactéries. Cette contremesure, qui existe chez environ 40% des espèces bactériennes, repose sur des séquences d’ADN que les bactéries accumulent à partir du matériel génétique de leurs assaillants. En 2010, dans un article publié dans la revue Nature, l’équipe du professeur Moineau démontrait que, lors de rencontres subséquentes avec ces virus, les bactéries utilisent les composantes du système CRISPR-Cas, dont la protéine Cas9, pour scinder l’ADN de leurs envahisseurs à des endroits précis de leur génome.

Les phages n’avaient cependant pas dit leur dernier mot. Depuis cinq ans, quelques études ont mis en lumière l’existence d’anti-CRISPR chez certains types de phages. L’équipe du professeur Moineau vient d’ajouter un élément au dossier en démontrant l’existence d’un nouvel anti-CRISPR chez un autre type de phage qui attaque S. pyogenes, une bactérie pathogène utilisée comme modèle pour l’édition du génome. Les chercheurs ont isolé un phage qui échappe 40 000 fois plus souvent que les autres au système de défense CRISPR-Cas9 de S. pyogenes. «Nous avons séquencé le génome d’un de ces phages, nous avons analysé et cloné plusieurs de ses gènes et nous avons découvert un gène codant pour une protéine dite «anti-CRISPR» qui inhibe efficacement le système de défense de la bactérie», explique Sylvain Moineau. Les chercheurs ont aussi démontré que cette protéine anti-CRISPR inhibe complètement le système de défense de S. thermophilus. «Il s’agit de la bactérie, utilisée pour la fabrication de yogourt et de certains fromages, qui avait permis la découverte du système CRISPR en 2007», rappelle-t-il.

Le mode d’action de cet anti-CRISPR n’a pas encore été élucidé, mais déjà les chercheurs entrevoient les répercussions concrètes de leurs travaux. «Puisque le système de défense CRISPR-Cas peut être contourné par certains phages, il faudra trouver de nouvelles façons de protéger les cultures bactériennes utilisées par l’industrie alimentaire contre les attaques des phages, constate le professeur Moineau. Il n’y a pas de fin à la lutte que se livrent ces microorganismes. C’est ce qui rend notre domaine de recherche si fascinant.» Par ailleurs, la découverte de cet anti-CRISPR ouvre la porte à un meilleur contrôle de l’activité de la protéine Cas9. «On pourrait notamment utiliser l’anti-CRISPR comme interrupteur pour ralentir ou pour bloquer les coupures provoquées par Cas9 lors d’expériences d’édition des génomes», suggère le chercheur.

L’article paru dans Nature Microbiology est signé par Alexander Hynes, Geneviève Rousseau, Marie-Laurence Lemay et Sylvain Moineau, de l’Université Laval, et par leurs collaborateurs Philippe Horvath, Christophe Fremaux et Dennis Romero, de la compagnie DuPont.

Phages

Certains phages ont développé des armes qui inhibent le système de défense des bactéries. Grâce à cette contremesure, ils parviennent à infecter les bactéries et à se multiplier.

Photo: Graham Beards

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