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Volume 53, numéro 20B | 23 février 2018

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Politiciens et lettrés

Du 19e siècle à aujourd'hui, le livre a occupé une place de choix dans la vie de politiciens québécois

Par Yvon Larose

En 2017, le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, s’est replongé dans l’œuvre du dramaturge Michel Tremblay avant d’assister à la première d’une nouvelle mise en scène de la pièce À toi, pour toujours, ta Mari-Lou. Quelques semaines plus tard, il déclarait, lors de son passage au Salon international du livre de Québec, avoir un faible pour l’œuvre de l’écrivain tchèque Milan Kundera. Partant de ces quelques exemples, quels rapports les politiciens québécois ont-ils entretenu, au fil du temps, avec la littérature?

Pour tenter de répondre à cette question, le professeur Jonathan Livernois, du Département de littérature, théâtre et cinéma, mène depuis 2016 une étude couvrant un siècle d’histoire, depuis la fin de la construction, en 1886, de l’hôtel du Parlement du Québec abritant l’Assemblée nationale jusqu’aux années 1970.

«Au 19e siècle, explique le professeur, il est courant de voir un homme politique poser devant sa bibliothèque personnelle. L’image que l’on projette associe l’homme de lettres à l’homme d’État. Le livre permet de rehausser l’image du politicien. Dans le public, on aime l’idée du politicien lettré, un homme cultivé dont les connaissances permettent une meilleure compréhension du monde.»

Selon Jonathan Livernois, le politicien qui se met en scène avec le livre recherche du capital culturel pouvant se transformer en avantage politique. «L’exemple le plus éclatant est celui d’Antonio Barrette qui fut premier ministre durant quelques mois en 1960, indique-t-il. Sur une photo prise chez lui, devant sa bibliothèque dans un salon bourgeois, cet ancien ouvrier autodidacte se donne l’image d’un type qui sait lire et qui lit beaucoup, soutient-il. Le livre devient ici un objet utile.»

L’an dernier, le professeur Livernois a officialisé une entente de partenariat lui permettant, ainsi qu’à ses assistants de recherche, d’avoir un accès sans restriction aux collections de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale. «Nos données sont préliminaires, dit-il. Elles indiquent que de nombreux députés empruntaient des romans canadiens-français à la fin du 19e siècle. Cette littérature était en train de se faire. Les romans d’aventures de Jules Verne avaient aussi la cote parmi les politiciens.»

En 1890, le premier ministre Honoré Mercier doit défendre devant la Chambre les livres acquis depuis son élection dans le cadre du programme d’achat de livres pour la Bibliothèque de l’Assemblée nationale. «Ce faisant, souligne Jonathan Livernois, le premier ministre démontre une connaissance certaine de la production littéraire de son temps.» Au sujet d’un recueil des œuvres complètes du poète Octave Crémazie, le premier ministre dira que l’auteur est «l’une de nos gloires nationales» avant de qualifier les poèmes de «chefs-d’œuvre». «Nous avons cru de notre devoir d’acheter les ouvrages de ce littérateur distingué. Ceux qui nous condamnent, ceux-là n’ont pas de cœur.»

Les chercheurs de l’Université Laval ont notamment accès au registre des prêts des députés avant l’année 1963. Ce registre révèle, entre autres, qu’Onésime Gagnon, le trésorier provincial du gouvernement Duplessis, a emprunté les ouvrages de l’historien conservateur Thomas Chapais à la fin des années 1940, en prévision de ses discours sur le budget dans lesquels il insérait des citations de Chapais. «Les discours de Gagnon étaient pétris de références littéraires, affirme le professeur. C’était du Jacques Parizeau avant la lettre. Cela montre que l’interaction entre la littérature et la politique était plus complexe que l’on pourrait le penser.»

Les chercheurs consacrent une partie de leurs efforts à la bibliothèque personnelle du premier ministre Maurice Duplessis. Celle-ci est conservée à Trois-Rivières, dans les archives du Séminaire St-Joseph. «C’était une bibliothèque  typique de celles que l’on trouvait à l’époque dans la bourgeoisie, explique Jonathan Livernois. L’aspect le plus intéressant, ce sont les dédicaces dans les livres que des auteurs offraient au premier ministre. Le dramaturge Gratien Gélinas, qui était associé au régime Duplessis, a dédicacé au premier ministre un exemplaire de sa pièce Tit-Coq. Il écrivait: “À l’honorable Maurice Duplessis en hommage respectueux. Gratien Gélinas, le 9 mai 1950”.»


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Le premier ministre du Québec Antonio Barrette prend la pose chez lui, en compagnie de son épouse, dans leur confortable salon agrémenté d’une imposante bibliothèque.
Photo: Perspectives, 30 janvier 1960

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Tit-Coq est un exemple d'œuvre littéraire dédicacée et offerte par son auteur, en l'occurrence Gratien Gélinas, au premier ministre Maurice Duplessis.

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