Les premiers ministres Justin Trudeau et François Legault, de même que leur ministre de l’Environnement respectif, recevront bientôt une lettre accompagnée d’un petit livre dédicacé de 74 pages en provenance de l’Université Laval. Le signataire de cette missive et co-auteur de l’ouvrage est nul autre que Thomas De Koninck, auteur de nombreux livres et lauréat de plusieurs distinctions honorifiques au cours de sa très longue carrière. Aujourd’hui âgé de 84 ans, il occupe le poste de professeur associé à la Faculté de philosophie et il est toujours titulaire de la Chaire d’enseignement et de recherche La philosophie dans le monde actuel. Intitulé Beauté oblige, sous-titré Écologie et dignité, le livre, dont le contenu en langue française est suivi d’une version en langue anglaise, se veut un «manifeste» pro-environnemental.

«La nature a reçu de tels assauts depuis la Révolution industrielle, explique Thomas De Koninck. La planète va devenir de plus en plus invivable. Il ne faut pas attendre et faire ce que l’on peut.» Selon lui, parmi les principaux problèmes du monde actuel, le réchauffement de la planète causé par la combustion d’énergies fossiles comme le charbon, le pétrole et le gaz naturel constitue le problème par excellence. «Il concerne toute l’humanité de façon très grave», poursuit-il.

Jean-François de Raymond, diplomate français et professeur de philosophie, est le co-auteur du livre. Une demi-douzaine de collaborateurs ont également participé à sa réalisation. «Nous souhaitons participer à la cause environnementale, souligne Thomas De Koninck. Nous avons une sorte de devoir d’éveil des consciences et de contribution à la lutte contre les gaz à effet de serre.»

À 84 ans, le professeur est la preuve que l’on peut s’indigner à tout âge. S’indigner et surtout agir en posant, comme il le fait avec le manifeste, un geste citoyen, militant et d’engagement social. Il montre qu’un penseur universitaire peut «descendre dans la rue» pour prendre activement position sur des dossiers d’une actualité brûlante.

Le contenu du livre s’inspire des présentations et des échanges entendus à l’Université Laval en 2017 lors d’un important colloque international et transdisciplinaire. Il comprend deux parties: d’abord un état lucide de la situation, ensuite une série de recommandations. Dans la première moitié, deux intertitres montrent à quelle enseigne logent les auteurs: «La beauté qui nous est confiée» et «Le crime de la nouvelle ignorance».

Le texte démarre sur un questionnement. «Sommes-nous suffisamment conscients de la détérioration sans précédent de l’état de notre maison commune?» Plus loin, les auteurs soulignent qu’«il n’y pas de planète de rechange». Ils rappellent qu’en 2017, la revue BioScience a publié une mise en garde à l’humanité signée par plus de 15 000 scientifiques de 184 pays. Les auteurs de Beauté oblige rejettent le faux dilemme qui consiste à choisir entre l’écologie et l’économie. Ils considèrent par ailleurs comme «une attitude criminelle envers l’humanité la négation des constats effectués par les scientifiques et le refus de dirigeants politiques d’adopter des mesures recommandées par la COP21».

La COP21 s’est tenue en décembre 2015 à Paris, sous l’égide de l’ONU. «De voir tous les pays réunis autour de cette priorité, que toute l’humanité se soit entendue, c’était quand même extraordinaire, soutient Thomas De Koninck. En soi, ce fut une grande victoire symbolique. Mais le problème demeure toujours ce que l’on fait après, dans la réalité. On a vu, finalement, que les engagements n’ont guère été respectés dans les faits.»

Les auteurs proposent la dignité comme nouveau paradigme «pour penser, orienter et imprégner les actions visant à préserver les écosystèmes mondiaux». Ils font référence également à la sagesse des peuples autochtones, «qui témoigne de la dignité de la nature elle-même et qui nous invite à redéfinir les rapports de l’être humain à son environnement». «Les autochtones, affirme le professeur, sont en contact direct avec la nature. Ils ont le respect de la nature dont on doit tirer des leçons.»

Beauté oblige appelle une stratégie globale et préventive visant la protection de la planète. Cette stratégie fondée sur la solidarité entre l’humain et la nature repose sur 18 recommandations. L’une d’elles propose que chaque État inscrive le principe de protection de l’environnement dans sa propre constitution. Une autre prône la mise en valeur de la responsabilité sociale de l’entreprise en matière d’environnement. Les auteurs du manifeste recommandent de soutenir les initiatives écologiques des villes et des régions, telles que les transports collectifs, l’achat local, la réduction des déchets et la création d’espaces verts. Le manifeste engage également tous les ministères de l’Éducation à inscrire l’étude et la protection de l’environnement dans les programmes officiels de toutes les disciplines enseignées. L’Université Laval est un exemple éclairant à ce chapitre. En 2017-2018, elle a offert 376 cours liés au développement durable.

En guise de conclusion, Thomas De Koninck et Jean-François de Raymond insistent sur le lien qui unit la beauté de la nature à la beauté des actions visant à protéger celle-ci. «La beauté en question est la beauté dite morale dont relève notre responsabilité de protéger», écrivent-ils. Ceux-ci engagent les gouvernements à accorder la priorité au financement de la recherche globale sur l’environnement, plus particulièrement sur les énergies nouvelles et renouvelables. Ils font également appel aux plus riches d’entre nous pour qu’ils contribuent à la recherche sous forme de dons substantiels. Il y a deux ans, le milliardaire Bill Gates annonçait la création d’un fonds voué à la recherche énergétique verte et financé par de très riches donateurs. Un an auparavant, Gates annonçait qu’il consacrerait un milliard de dollars au développement de technologies produisant de l’énergie propre.

Plus d’information sur le lancement officiel du manifeste Beauté oblige.