Incompréhension, colère, tristesse, déception, culpabilité, sentiments d’injustice et de vide. Voilà le flot d’émotions dans lequel sont emportées les nombreuses personnes qui perdent un enfant pendant la grossesse. Environ une grossesse sur cinq se termine par une fausse couche et c’est le plus souvent à l’urgence de l’hôpital que le constat en est fait. Malheureusement, les personnes confrontées à cette dure réalité n’y trouvent pas toujours les services dont elles ont besoin pendant ces moments difficiles. C’est ce que constatent Tina Emond et Laurence Guillaumie, de la Faculté des sciences infirmières et du Centre de recherche du CHU de Québec-Université Laval, et Francine de Montigny, de l’Université du Québec en Outaouais, au terme d’une étude dont les conclusions viennent d’être publiées dans le Journal of Clinical Nursing.

Les travaux des trois chercheuses reposent sur l’analyse des commentaires de 17 personnes qui ont perdu un enfant avant la 20e semaine de grossesse. «La visite à l’urgence est souvent le seul moment où les professionnels de la santé peuvent donner de l’information et du soutien émotionnel à ces personnes. Il est donc important de bien cerner leurs besoins afin de pouvoir y répondre adéquatement», souligne la doctorante Tina Emond, qui est aussi professeure en sciences infirmières à l’Université de Moncton.

Les entrevues qu’elle a menées auprès de ces femmes et de leur conjoint étaient chargées d’émotions. «Même si la fausse couche était survenue entre sept mois à trois ans plus tôt, les personnes étaient encore très émotives et elles se souvenaient en détail de tout ce qu’elles avaient vécu à l’urgence. C’est un événement très marquant dans leur vie. Tout allait bien, elles avaient des rêves, des projets, elles imaginaient l’avenir avec un enfant et, soudainement, tout s’écroule.»

Les commentaires recueillis par la chercheuse révèlent l’existence de trois fossés entre les besoins des répondants et les services reçus. Le premier touche les soins de santé physique, notamment l’attente pour passer des tests servant à déterminer si le fœtus est toujours vivant et les délais pour recevoir les résultats. «L’attente et l’incertitude sont vécues difficilement. Certains ont le sentiment qu’il faut agir rapidement pour sauver l’enfant et que le système ne réalise pas la gravité de leur état», souligne Tina Emond. D’autres se sentent abandonnés par le système de santé. C’est le cas des femmes qu’on retourne à la maison avec des médicaments servant à provoquer l’expulsion des tissus embryonnaires et à qui on n’offre même pas un suivi téléphonique.

Le second fossé touche les besoins émotionnels. Il s’agit là d’une importante lacune, ont souligné de nombreux répondants. «Certains estiment que le système les traite de la même façon que les personnes qui ont une jambe cassée, sans se préoccuper des émotions provoquées par le drame humain qu’ils traversent», souligne la doctorante. L’absence d’intimité est douloureusement ressentie. Avoir des saignements vaginaux en public, être en détresse et pleurer dans une salle d’urgence bondée sans pouvoir discuter ouvertement avec son conjoint est une épreuve pénible.

Le dernier fossé touche l’information. Les répondants souhaitent être mieux informés au sujet du diagnostic, de la récupération après une fausse couche, des services de soutien psychologique et des ressources à leur disposition. «Ces besoins sont étroitement liés aux besoins émotionnels, estime Tina Emond. Lorsqu’un professionnel de la santé prend le temps de s’asseoir et de discuter avec les personnes, c’est déjà une forme de soutien très appréciée.»

Les entrevues que la doctorante a menées auprès de neuf infirmières qui ont déjà fait face à des cas de fausse couche montrent qu’elles sont bien au fait des lacunes actuelles. Toutefois, le contexte de travail à l’urgence fait en sorte qu’elles doivent donner priorité aux personnes dont l’état est précaire. De plus, leur charge de travail leur laisse peu de temps pour s’arrêter et pour discuter avec les patients. Certaines admettent aussi ne pas savoir trouver les bons mots dans pareilles circonstances.

À la lumière de ces observations, l’urgence est-elle vraiment l’endroit approprié pour accueillir les personnes qui vivent une fausse couche? «Non, répond sans détour Tina Emond. Au Canada, il existe quelques cliniques spécialisées dans les problèmes qui surviennent en début de grossesse. Toutefois, comme il y en a peu, il faut trouver des solutions applicables dans les urgences.»

Pour y arriver, la doctorante a constitué des groupes de discussions auxquels participent des personnes qui ont vécu une fausse couche et des professionnels de la santé. «Nous espérons arriver à formuler des recommandations qui pourraient servir à l’élaboration de lignes directrices canadiennes sur les bonnes pratiques à adopter en cas de fausses couches survenant en début de grossesse. J’ai bon espoir qu’on peut améliorer les choses.»