Les gestionnaires qui espéraient régler le problème posé par les quarts de travail variables en embauchant des personnes dont l’horloge biologique est de type «soir» devront trouver d’autres solutions. En effet, ces travailleurs ne s’adaptent pas mieux que les personnes de type «jour» aux bouleversements d’horaire. C’est du moins la conclusion à laquelle arrive une équipe de recherche de la Faculté de médecine après avoir étudié la qualité du sommeil chez un groupe de policiers soumis à des quarts de travail de jour, de soir et de nuit.

Des études antérieures suggéraient que les gens «de soir» faisaient montre d’une plus grande adaptabilité au travail sur des quarts variables parce qu’ils composaient mieux avec le travail de nuit. Par contre, d’autres recherches laissaient penser que ces mêmes personnes dormaient moins bien lorsqu’elles travaillaient sur des quarts de jour. Pour mettre les pendules à l’heure, Jeanne Sophie Martin, Alexandre Sasseville, Marilie Bérubé, Samuel Alain, Jérôme Houle et Marc Hébert, du Centre de recherche de l’Institut universitaire en santé mentale de Québec, et leur collègue Luc Laberge de l’UQAC et du Cégep de Jonquière, ont analysé des données recueillies lors d’une étude longitudinale à laquelle ont participé 39 policiers de la Ville de Québec.

L’horaire de travail de ces policiers repose sur un cycle de cinq semaines au cours duquel les quarts de jour, de soir et de nuit alternent rapidement. Les participants ont d’abord répondu à un questionnaire permettant de déterminer leur chronotype, soit leur préférence naturelle quant à la position de leur cycle éveil-sommeil sur une période de 24 heures. «Environ 20% de la population est de chronotype matin, explique l’étudiante-chercheuse Jeanne Sophie Martin. Ces gens préfèrent se lever tôt, ils se mettent rapidement au travail et ils vont au lit tôt. Un autre 20% est de chronotype soir; si la chose était possible, ces gens décaleraient toutes leurs activités plus tard en journée. Enfin, 60% de la population, qui appartient au chronotype intermédiaire, se situe entre ces deux extrêmes. Dans notre étude, 26 policiers étaient de chronotype intermédiaire et les 13 autres étaient de chronotype soir.»

Pour évaluer objectivement la qualité du sommeil, les chercheurs ont demandé aux policiers de porter au poignet un appareil, appelé actigraphe, qui détecte et enregistre les mouvements et la luminosité ambiante. Les participants devaient également consigner dans un carnet le moment où ils se mettaient au lit, le moment où ils se levaient ainsi que les siestes. Les données recueillies lors de quatre quarts consécutifs de jour et de quatre quarts consécutifs de nuit remettent en question l’adaptabilité des gens de chronotype soir. En effet, peu importe qu’ils soient sur un quart de jour ou de nuit, ces travailleurs ont un sommeil moins efficace, plus agité et plus hachuré, montrent les analyses que les chercheurs publient dans un récent numéro de Chronobiology International. «Ce sont de moins bons dormeurs, de jour comme de nuit, résume Jeanne Sophie Martin. Les différences avec les gens de chronotype intermédiaire ne peuvent être expliquées par le niveau d’activité, l’exposition à la lumière ambiante ou les occasions de dormir étant donné que ces paramètres sont comparables dans les deux groupes.»

Les travailleurs soumis à des horaires variables ne sont pas abandonnés à leur sort pour autant. Les travaux que l’étudiante-chercheuse mène au sein de l’équipe de Marc Hébert visent justement à modifier l’environnement lumineux de ces personnes afin de les aider à synchroniser leur rythme circadien et leur horaire de travail.