Logo Université Laval Logo Université Laval

Volume 52, numéro 26 | 4 mai 2017

Société

Reporters sous tension

Jusqu'au 6 mai, des journalistes et des chercheurs venus du Québec, du Brésil, de l'Afrique et de l'Europe se penchent sur l'état du journalisme à l'occasion d'un colloque international

Par Pascale Guéricolas

Organisé tous les deux ans, le colloque MEJOR (Mutations structurelles du journalisme) a lieu cette année à l’Université Laval. Orchestrée par François Demers, professeur au Département d’information et de communication, cette rencontre se déroule autour du thème «Le journalisme impuissant? Projet séculaire du journalisme et contextes extrêmes». Une table ronde réunissant quatre journalistes passionnés par leur expérience de reportages à l’international a ouvert le bal le 3 mai. Tour à tour, Benoîte Labrosse, qui écrit pour le site d’information Ricochet, Marie-Claude Dupont, de Radio-Canada, Martin Forgues, journaliste indépendant, et Frédérick Lavoie, auteur et journaliste, ont partagé réflexions et anecdotes sur la couverture d’événements dans un contexte de guérilla ou d’instabilité politique.

Sont-ils téméraires les journalistes qui partent dans des pays dominés par la violence ou ébranlés par un coup d’État? Interrogée sur la question, Benoîte Labrosse reconnaît que le risque fait partie de la mission qui consiste à rendre compte de la situation politique incertaine d’une région. Partie juste après un coup d’État au Burkina Faso à l’automne 2015 pour couvrir les élections présidentielles, la jeune femme a souvent eu le sentiment que les réunions politiques auxquelles elle assistait pouvaient dégénérer rapidement. «Je suis allée dans une réunion près de la frontière malienne, mais, sur place, je me sentais très tendue, témoigne-t-elle. Tous mes sens étaient aiguisés, je me sentais en état d’hypervigilance. J’avais l’impression que cela pouvait devenir très violent en quelques secondes.»

Consciente qu’en tant qu’étrangère dans un pays africain elle pouvait représenter une cible, Benoîte Labrosse a soigneusement préparé son voyage. Deux ans avant de couvrir les élections burkinaises, elle avait travaillé plusieurs mois dans un grand quotidien de ce pays et avait établi un réseau de relations sur place. Ce réseau l’informe aujourd’hui ou peut l’assister en cas de coup dur. «Lorsque je pars, je passe plusieurs semaines ou plusieurs mois dans la région qui m’intéresse et je demeure chez l’habitant pour partager le plus possible la vie des gens, explique cette amoureuse de l’Afrique subsaharienne. Comme journaliste, j’ai envie qu’on parle davantage de ce continent au Québec.»

Rentrée à Montréal quelques semaines à peine avant l’attentat de Ouagadougou dans lequel six Québécois ont trouvé la mort le 15 janvier 2016, la jeune femme a aidé les journalistes d’ici à comprendre ce drame dans le contexte du Burkina Faso. Ce fut l’occasion pour elle de prendre conscience que l’ouverture médiatique à une région du monde dépend notamment de la présence de Québécois à cet endroit précis. C’est un sentiment que partage Martin Forgues, parti en novembre 2013 en Afghanistan pour prendre le pouls de la population face à la présence des forces militaires étrangères.

«Cela n’a pas été facile d’intéresser les journaux et les magazines québécois à la situation afghane, car l’intérêt pour ce pays était un peu passé depuis que l’armée canadienne s’y impliquait moins», explique le jeune homme. Avec le recul, cet ancien soldat, qui a été en mission en Afghanistan en 2007, avoue qu’il fallait être «un peu culotté pour partir seul à Kaboul, et surtout à Kandahar, avec très peu de ressources.» Son objectif pour ce voyage était de voir la réalité de l’autre côté du canon, car, comme militaire, il n’avait eu que très peu de contacts avec la population. Son envie de découvrir la vie quotidienne des Afghans lui a d’ailleurs causé quelques sueurs froides. Martin Forgues a vécu un interrogatoire avec le chef des renseignements de Kaboul, qui se demandait bien pourquoi cet étranger se promenait dans les rues de la ville avec une caméra GoPro attachée à sa poitrine. Manque de chance, le journaliste avait oublié son passeport ce jour-là!

Finalement cette aventure n’a pas eu de conséquences fâcheuses pour le journaliste indépendant, qui a pu continuer son périple. Un périple qu’il a mené quand même avec prudence, car plusieurs villageois rencontrés autour de Kandahar entretenaient sans doute des liens étroits avec les talibans. Rentré au Québec, le journaliste indépendant rêve, lui aussi, de repartir et de mieux partager, avec les Québécois, ses connaissances sur ce pays fascinant.

Plus d’information sur le colloque

Benoite-Labrosse-2013-redaction-Le-Pays-credit-Yannick-Sankara

La journaliste indépendante Benoîte Labrosse, en avril 2013, alors qu'elle terminait trois mois de travail bénévole au quotidien Le Pays, à Ouagadougou, au Burkina Faso. Elle est ici entourée de collègues journalistes.

Photo: Yannick Sankara

Écrivez-nous
Partagez
ULaval nouvelles