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Volume 52, numéro 30 | 26 juin 2017

Société

Triste mémoire d’Haïti

La sauvegarde de la mémoire de l'esclavage et la fierté d'en avoir triomphé peuvent aider Haïti dans sa quête d'un meilleur avenir

Par Renée Larochelle

Comment Haïti, qui a vécu longtemps sous le joug de l’esclavage avant d’acquérir son indépendance en 1804, compose-t-elle avec son passé? Ses habitants doivent-ils mettre en valeur ce passé esclavagiste et la fierté de s’être libérés des chaînes du colonisateur ou, au contraire, occulter cette période douloureuse de leur histoire? Voilà quelques-unes des questions qui se trouvent au coeur de la thèse de doctorat en ethnologie et patrimoine de Jean Ronald Augustin. Pour cette étude réalisée sous la direction de Laurier Turgeon, professeur au Département des sciences historiques, Jean Ronald Augustin a reçu récemment le prestigieux Prix de thèse du Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage décerné par la France. Sa recherche a pour titre Mémoire de l’esclavage en Haïti. Entrecroisement des mémoires et enjeux de la patrimonialisation.

Si Jean Ronald Augustin a choisi de parler de la mémoire de l’esclavage dans son pays, où 95% des habitants descendent des esclaves africains, c’est qu’il souhaitait mieux comprendre ce qui a marqué les gens, ce qui a été transmis, conservé, rejeté et refoulé. «Dans la mémoire officielle ainsi que dans la mémoire collective d’Haïti, on remarque que c’est la notion de liberté qui domine, explique Jean Ronald Augustin. Les douleurs de l’esclavage et ses conséquences sociales n’y sont pas vraiment relatées. Tout se passe comme si cette réalité était pour l’Haïtien une entorse à sa propre dignité qui a été construite sur la liberté.»  Ainsi, Jean Ronald Augustin estime que, pour le peuple haïtien, se souvenir de son passé esclavagiste et du triomphe sur ce passé pourrait être un outil d’enseignement très important pour un meilleur avenir. Pourquoi ne pas se servir de cette mémoire pour faire une autre révolution et retrouver le chemin du développement économique? En effet, la République d’Haïti a beau être souveraine et indépendante, elle est aussi le pays le plus pauvre des Amériques.

«Il faut trouver des solutions, mettre à la bonne place les bonnes personnes et travailler en équipe», dit Jean Ronald Augustin. Et la mémoire du passé esclavagiste pourrait participer à ce mouvement. «Actuellement, il n’existe pas de volonté de mettre en valeur les espaces reliés au patrimoine. Certains efforts sont faits, comme le Parc historique de la canne à sucre de Port-au-Prince, où l’on explique le passé colonial d’Haïti, mais il faut faire davantage.»

Né au milieu des années 1970 à Jérémie en Haïti, Jean Ronald Augustin est le cadet d’une famille de trois enfants. Il a grandi dans une famille où «l’éducation était considérée comme le chemin à suivre pour réussir dans la vie». «Mes parents et mes professeurs s’accordaient à dire que la rigueur et la discipline intellectuelle étaient le canal du succès», rappelle Jean Ronald Augustin. Détenteur d’une maîtrise en histoire, mémoire et patrimoine de l’Université d’Haïti, il est venu étudier à l’Université Laval au lendemain du séisme du 12 janvier 2010 grâce à une bourse du  Programme des futurs leaders dans les Amériques. Ayant terminé son doctorat en ethnologie et patrimoine en 2016, il est aujourd’hui  enseignant-chercheur à l’Université d’État d’Haïti. Son expertise couvre les domaines du patrimoine culturel matériel et immatériel, des politiques culturelles et publiques et du tourisme. Même s’il se dit très attaché à son pays, Jean Ronald Augustin rêve pourtant d’un poste de professeur à Québec, où il vivrait tranquillement avec sa famille.

Haïti la résiliente – celle qu’on surnommait autrefois la perle des Antilles – s’en sortira-t-elle un jour? Optimiste mais réaliste, l’homme convient qu’il reste beaucoup à faire. À qui revient la faute? Courageusement, Jean Ronald Augustin ne mâche pas ses mots envers le gouvernement haïtien, dénonçant «la mauvaise gestion de la chose publique, l’insouciance des élites dirigeantes haïtiennes et la corruption qui gangrènent le système étatique.» Une chose est certaine pour lui: «Occulter la mémoire de l’esclavage, c’est altérer la mémoire de l’humanité. Il s’agit d’un patrimoine commun à nous tous. Pour cette raison, le travail sur la mémoire doit continuer…»

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Jean Ronald Augustin

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