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Volume 52, numéro 26 | 4 mai 2017

Société

Trois questions à Gérard Hervouet

Sur la Corée du Nord

Selon les experts, la situation a rarement été aussi tendue entre les États-Unis et la Corée du Nord. Cette dernière se dit prête à tenter un sixième essai nucléaire, alors qu’Américains et Sud-Coréens mènent actuellement des exercices militaires en Asie du Sud-Est. De son côté, le président américain a laissé entendre qu’il pourrait rencontrer son homologue nord-coréen si «les conditions sont réunies». L’analyse de Gérard Hervouet, professeur associé au Département de science politique et spécialiste des relations internationales.

Pourquoi la tension entre la Corée du Nord et les États-Unis a-t-elle grimpé significativement depuis quelques mois?

L’arrivée d’un nouveau président aux États-Unis, qui tient un langage parfois erratique avec un ton extrêmement déterminé, explique en partie la situation actuelle. Donald Trump a promis à la population américaine que jamais la Corée du Nord ne pourrait se doter de missiles intercontinentaux. Or, les Nord-Coréens ont fait beaucoup de progrès dans le domaine, autant dans la miniaturisation d’un engin nucléaire que dans le perfectionnement d’un missile capable d’atteindre les États-Unis. Selon les hypothèses, un tel missile pourrait toucher la pointe de l’Alaska ou l’île américaine de Guam, dans le Pacifique, où se trouve une importante base militaire. Donald Trump veut donc arrêter les Nord-Coréens avant qu’ils ne se dotent d’armements nucléaires intercontinentaux. Lorsqu’il a déclenché une attaque surprise en Syrie avec des missiles de croisière Tomahawk pour répondre à l’utilisation d’armes chimiques, le message a été très clair pour la Corée du Nord. La Chine l’a aussi entendu, d’autant plus que le président Xi Jinping se trouvait à la résidence de Donald Trump le jour du déclenchement de l’attaque. Les États-Unis sont en effet persuadés que si les Chinois interviennent pour calmer les Nord-Coréens, la situation pourrait changer.

La Chine n’a-t-elle pourtant pas toujours soutenu le régime communiste en vigueur en Corée du Nord?

Les deux pays n’ont jamais eu des relations très harmonieuses, même si l’on a tendance à les présenter comme des alliés. Je ne pense pas que la Chine soit prête à sacrifier son économie pour sauver la Corée du Nord. De la même façon, les États-Unis ne s’engageraient pas forcément pour sauver Taïwan. La Chine commence à appliquer les sanctions économiques contre la Corée du Nord, décidées au Conseil de sécurité des Nations Unies. Elle a d’ailleurs diminué ses exportations officielles d’hydrocarbures vers sa voisine, tout en restreignant ses importations de charbon, le principal bien nord-coréen d’exportation. Il faut aussi savoir que les observateurs et les voyageurs constatent un relâchement du contrôle de l’économie par l’État nord-coréen, un mouvement soutenu par des gens d’affaires chinois. Il existe presque 500 marchés libres fonctionnant sur le principe de l’offre et de la demande. La situation ressemble à celle de l’économie chinoise dans les années 80. Ce début de libéralisation de l’économie nord-coréenne va sans doute amener la population à prendre conscience de la réalité des autres pays. Ce phénomène, appelé «péril de l’enrichissement», a déjà eu des répercussions sur certains régimes autoritaires de l’Asie du Sud-Est qui ont dû s’ajuster. Kim Jong-un voit bien qu’il doit relâcher de la pression puisque plusieurs haut placés du régime ont fait défection récemment.

Quel rôle peut jouer la Chine dans cette partie complexe de poker diplomatique?

C’est une situation compliquée pour la Chine puisque la Corée du Nord ne la consulte pas quand elle décide, par exemple, de faire des essais nucléaires. D’une part, depuis les années 50, on sait que les Chinois ne veulent pas d’une Corée réunifiée, et surtout pas d’un pays capitaliste à leur frontière, avec sa déferlante de modernité. D’autre part, les Chinois sont contrariés par les menaces de Donald Trump de taxer leurs exportations de marchandises vers les États-Unis s’ils n’imposent pas assez de sanctions économiques contre la Corée du Nord. Ce qui rend la situation encore plus complexe, c’est qu’en 2003, la Chine a déjà essayé de réunir autour d’une même table de négociation toutes les parties concernées pour parler de la dénucléarisation de la Corée du Nord. Cette dernière a fait semblant de jouer le jeu, mais elle s’est retirée des pourparlers en 2009. Elle devait adhérer à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) et accepter des inspections surprises. La Chine a été très humiliée de ce retrait. Aujourd’hui, elle voudrait que les États-Unis et la Corée du Nord dialoguent directement entre eux, ce qui ne s’est jamais produit. La tenue d’un tel dialogue constituerait une reconnaissance diplomatique de facto et une grande victoire pour Pyongyang. Cependant, pour établir un dialogue, encore faudrait-il que les États-Unis aient une preuve de la bonne foi du régime nord-coréen.

Gerard-Hervouet-credit-Louise-Leblanc

Photo: Louise Leblanc

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