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Volume 52, numéro 9 | 10 novembre 2016

Société

Trois questions à Jonathan Paquin

Sur l'élection présidentielle américaine

L’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis a eu l’effet d’une bombe un peu partout dans le monde. Le candidat républicain a déjoué toutes les prédictions en devenant le 45e président américain. Jonathan Paquin, professeur au Département de science politique, spécialiste des relations canado-américaines et de la politique étrangère des États-Unis, analyse la situation.

Comment interprétez-vous ce revirement politique spectaculaire, alors que les sondages donnaient la victoire à Hillary Clinton?

C’est une grande leçon d’humilité pour la science politique et tous ceux qui se disent experts. Les sondeurs, les têtes d’affiche des grands médias américains, les chercheurs en études électorales, tous se sont trompés et ont sous-estimé Donald Trump. Au début de la soirée, l’ensemble des modèles statistiques montrait pourtant une légère avance du vote populaire pour Hillary Clinton, et un écart encore plus considérable des grands électeurs en sa faveur. Cette erreur de prédiction s’explique sans doute par le manque de représentativité des échantillons ou par le fait que les indécis n’osaient pas dire qu’ils allaient voter pour Donald Trump, connu pour ses propos sexistes et ses déclarations inacceptables. Il se peut aussi qu’une partie des électeurs ne voulait pas élire une femme, qui allait devenir la commandante en chef des armées des États-Unis. Chose certaine, cette soirée électorale ressemble à une rébellion. Une rébellion des milieux ruraux, celle aussi des «cols bleus» et des gens qui veulent rompre avec des élites parlant au nom d’une minorité de fortunés et d’instruits. Ce phénomène ressemble à des événements qui ont eu lieu en Europe et qui pourraient se produire à nouveau dans les prochaines années.

Le Canada est l’un des rares pays à avoir échappé aux critiques de Donald Trump durant la campagne. Que peut-on attendre maintenant de ce président élu?

Donald Trump veut se pencher sur beaucoup d’enjeux importants, qu’il s’agisse de la construction du mur à la frontière du Mexique, de l’ALENA, des relations avec la Russie, des négociations avec l’Iran, de l’Accord de Paris sur le réchauffement climatique. La Maison-Blanche va donc avoir peu de temps à consacrer au Canada. Il se peut cependant que des négociations aient lieu à propos de l’ALENA, mais ce sont surtout les relations avec le Mexique dans cette entente qui posent problème à Donald Trump. Les entreprises américaines n’ont pas délocalisé leurs activités au Canada, provoquant des pertes d’emplois aux États-Unis. Même si l’ALENA est mise de côté, on peut imaginer un accord de libre-échange canado-américain. Au préalable, le président élu fera sans doute la démonstration que le Canada constitue un allié sûr, qui respecte les règles du commerce. Finalement, tout peut arriver. Il faut aussi bien comprendre que le nouveau président devra négocier avec un Congrès, certes républicain, mais pas nécessairement «trumpiste». Rien ne dit que les pouvoirs exécutif et législatif danseront le tango ensemble!

Quelles pourraient être les conséquences, pour les États d’Europe de l’Est, de l’arrivée au pouvoir d’un président américain décidé à se rapprocher de la Russie?

Des pays comme l’Estonie, la Lituanie ou la Pologne doivent se sentir extrêmement vulnérables à la suite de cette élection. Durant la campagne électorale, Donald Trump avait déclaré que les pays membres de l’OTAN devraient augmenter substantiellement leur contribution financière. Est-ce qu’il va revenir là-dessus? Au cours des prochains mois, Moscou et Washington vont sans doute se rapprocher et amorcer un nouveau dialogue. En cas d’agression, il est très difficile pour l’instant de savoir si Donald Trump défendra bec et ongles l’Europe de l’Est. C’est la première fois que la structure de l’ordre international post-1945 est critiquée. L’architecture de la défense de l’Occident se retrouve mise à mal et éventuellement redéfinie. Une nouvelle ère en relations internationales débute, celle du 21e siècle. Désormais, la Chine constitue une menace tandis que Donald Trump considère la défense de l’Europe de l’Est contre la Russie comme un concept vieillot. Cela dit, il faut bien comprendre que les présidents américains ont beaucoup de mal à tenir leurs promesses. Rappelez-vous les attentes très élevées après l’élection de Barack Obama en 2008. Malgré tout ce que Donald Trump a proposé durant la dernière année, il ne pourra sans doute pas réaliser tout ce qu’il a dit. Il va se frotter aux dures réalités de la politique et à ses contraintes.

jonathan-paquin-credit-pol-ulaval-ca
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