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Volume 53, numéro 28 | 31 mai 2018

Société

Trois questions à Annie Royer

Sur le prix du lait en chute pour les producteurs

Par Pascale Guéricolas

Le 23 mai, des agriculteurs en colère ont manifesté devant les locaux de l’Union des producteurs agricoles, à Longueuil. Selon eux, le prix qu’ils reçoivent actuellement pour leur lait ne leur permet plus de vivre. En théorie, le système de gestion de l’offre, dont bénéficie la production de lait, devrait pourtant les mettre à l’abri des fluctuations du marché dans ce secteur agricole. Les explications d’Annie Royer, professeure au Département d’économie agroalimentaire et des sciences de la consommation.

Comment expliquer la baisse constante du prix du lait payé aux producteurs par les transformateurs?

Il faut distinguer le prix du lait à la consommation à l’épicerie, qui ne chute pas, du prix payé aux producteurs. Ce dernier atteint actuellement un seuil critique. En mai 2017, les producteurs recevaient environ 70 dollars pour 100 litres de lait vendus. Aujourd’hui, ils reçoivent plutôt 64 dollars, alors que les coûts de production s’élèvent à environ 74 dollars. Plusieurs vendent donc leur lait à perte. Cette situation s’aggrave depuis la création d’une nouvelle catégorie de produits laitiers vendus à l’industrie de la transformation: la classe 7. Il s’agit d’une catégorie de produits laitiers créée pour concurrencer l’importation de lait diafiltré américain (un produit venu des États-Unis qui contourne les barrières tarifaires protégeant le marché canadien, NDLR). Il y a un an, les producteurs d’ici ont convenu de vendre ce produit aux industriels canadiens au même prix que les Américains. C’était une façon pour eux de ne plus subir la concurrence étrangère et de conserver leur marché. Le problème, c’est que ce type de lait est vendu aux transformateurs au prix mondial, donc plus bas que le prix canadien. En voulant régler un problème, on en a donc créé un autre.

Est-ce que le système de gestion de l’offre protège encore les producteurs laitiers?

Nous n’en serions pas là si les producteurs américains n’avaient pas profité des failles des règles en place depuis 1995 pour vendre leur lait diafiltré aux transformateurs canadiens. Il faut donc que le gouvernement fédéral fasse mieux respecter les règlements mis en place lors d’un accord sur l’agriculture devant l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Désormais, les technologies permettent de contourner les règles tarifaires. En effet, les nouveaux produits laitiers n’entrent dans aucune des catégories fixées à l’époque. C’est ainsi que le lait diafiltré, par exemple, parvient à entrer au Canada. En plus, il peut être utilisé pour la fabrication de produits laitiers préparés ici, malgré les restrictions concernant des ingrédients en provenance de l’étranger. Le bon fonctionnement du système de gestion de l’offre dépend donc d’un contrôle adéquat des frontières si l’on veut éviter que notre marché ne soit envahi. Il faut savoir que de nombreux pays font face à une surproduction de lait et que le prix du lait baisse un peu partout. À titre d’exemple, l’Union européenne achète et stocke d’énormes quantités de lait provenant des surplus des producteurs. Ces derniers ne dépendent plus du système des quotas laitiers depuis quelques années…

Le Canada contrôle encore la quantité de lait produite ici, non?

C’est vrai que les producteurs achètent un quota de production de lait, qui leur garantit un certain prix de vente. Les besoins du marché en matières grasses déterminent cette quantité de lait à produire. Depuis quelques années, le beurre et la crème connaissent un véritable engouement, car plusieurs études montrent qu’ils sont bénéfiques pour la santé. On a donc demandé aux producteurs de fournir davantage de lait pour répondre aux besoins du marché. Le problème, c’est que le lait contient aussi d’autres éléments que les matières grasses. Par conséquent, on se retrouve avec des surplus de production de matières non grasses, et l’industrie de la transformation ne veut pas payer pour ce type de produits. En plus, les producteurs font face au plafonnement des besoins en beurre et en crème depuis quelque temps. Ils doivent donc baisser leur production, et leurs revenus diminuent. À cette situation déjà difficile s’ajoute l’arrivée des fromages européens, à la suite de l’entente commerciale avec l’Union européenne. Par conséquent, les transformateurs vont avoir besoin de moins de lait local. Si la crise perdure, les fermes moins efficaces, mais aussi celles qui ont le plus investi et donc les plus innovantes, risquent de disparaître. Ce sont des problèmes extrêmement difficiles à régler.

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