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Volume 53, numéro 10 | 16 novembre 2017

Société

Trois questions à Francesco Cavatorta

Sur la démission du premier ministre libanais

Par Pascale Guéricolas

La démission surprise du premier ministre libanais Saad Hariri, survenue le 4 novembre, lors d’un séjour imprévu en Arabie saoudite, suscite beaucoup de questions. Plusieurs analystes se demandent pourquoi cet homme d’affaires, qui détient la nationalité saoudienne, a choisi d’annoncer sa décision dans ce pays. Certains experts voient son départ du gouvernement de coalition libanais comme un moyen utilisé par l’Arabie saoudite pour déstabiliser le Liban et nuire à l’Iran, qui soutient plusieurs ministres libanais appartenant au Hezbollah. L’analyse de Francesco Cavatorta, professeur au Département de science politique.

Quel rôle a joué l’Arabie saoudite dans la démission du premier ministre Saad Hariri?

Pour l’instant, personne ne sait si Saad Hariri a été retenu contre son gré en Arabie Saoudite. Une chose est sûre: sa démission bouscule le système politique libanais, particulièrement précaire. Au Liban, le président doit toujours être un chrétien, le premier ministre un sunnite et le chef du Parlement un chiite. En démissionnant de ses fonctions, Saad Hariri remet en cause ce fragile équilibre, ce qui a des conséquences sur le gouvernement – un gouvernement dans lequel est impliqué le Hezbollah, un allié de l’Iran. La crise politique libanaise actuelle met donc indirectement de la pression sur Téhéran. Elle oblige le gouvernement iranien à garder un œil sur le Liban, alors qu’il est déjà très occupé ailleurs, notamment en Syrie, où il doit soutenir Bachar el-Assad. Une fois encore, les puissances régionales utilisent le Liban pour exprimer leurs rivalités. Ce rôle donné au Liban s’explique par la position géographique du pays, mais aussi par ses composantes multiconfessionnelles.

Aux yeux de l’Occident, le prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane, se présente plutôt comme un progressiste, luttant contre la corruption et appuyant les aspirations de la jeunesse. Qu’en est-il de sa politique étrangère?

Le prince mène une politique de confrontation très directe contre les pays qu’il estime être des rivaux, comme l’Iran et le Qatar. Il poursuit aussi une guerre très agressive au Yémen, où on observe, depuis un an, un véritable désastre humanitaire. Mohammed ben Salmane veut utiliser la force économique pour imposer l’Arabie saoudite comme la puissance incontournable de la région. Pour ce faire, il profite de la faiblesse de l’Égypte, de la destruction de la Syrie et de la guerre civile qui bouleverse l’Irak. Cependant, comme le prince est encore très jeune (il a 32 ans, NDLR), il ne fait pas l’unanimité au sein de la famille royale saoudienne. Voilà pourquoi, sans doute, il tente d’éliminer des ennemis potentiels en déclenchant une campagne anticorruption. Cela lui permet d’asseoir sa crédibilité, car il s’agit d’un thème important aux yeux des citoyens saoudiens. De plus, sa politique étrangère semble plaire à l’administration Trump. En effet, il n’hésite pas à déstabiliser l’Iran par pays interposés, sans aller jusqu’à une confrontation militaire directe. Il suffit de penser aux combats menés au Yémen, où se trouvent des milices chiites alliées à l’Iran; ou à la situation au Qatar, qui a développé des relations commerciales avec Téhéran; ou encore à la crise politique actuelle au Liban, où il tente de déstabiliser le Hezbollah.

La montée en puissance de l’Iran dans la région semble bouleverser l’équilibre géopolitique…

Depuis 2003, l’Iran a retrouvé un rôle régional important. En effet, les offensives américaines contre les talibans en Afghanistan et contre Saddam Hussein en Irak ont provoqué l’effondrement de ses deux principaux ennemis. Les Iraniens se sont aussi imposés comme des piliers de la coalition anti-État islamique, ce qui leur a fait gagner des points sur le plan international. En plus, l’aide financière et militaire de Téhéran a permis de maintenir au pouvoir Bachar el-Assad, un allié de taille. Il ne faut pas oublier que l’Iran a réussi à convaincre l’Europe de lever les sanctions économiques qui étranglaient son économie. Tous ces éléments ont donné confiance aux Iraniens, mais ils ne font pas l’affaire de l’Arabie saoudite, qui a même eu peur que l’administration Obama ne lui préfère l’Iran. Il faut dire que ce pays de 80 millions d’habitants peut compter sur une importante diaspora en Occident, avec tout ce que cela suppose de liens économiques. En résumé, le régime iranien ne veut plus se contenter du rôle de nation isolée. Paradoxalement, les États-Unis ont facilité l’expansion de l’influence de ce pays dans la région en envahissant l’Afghanistan et l’Irak.

Francesco-Cavatorta-credit-Louise-Leblanc

Photo: Louise Leblanc

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