Le parlement européen vient de reconnaître Juan Guaido comme «président par interim légitime» du Venezuela. L’actuel président de l’Assemblée nationale dénonce la réélection du successeur d’Hugo Chavez et réclame des élections d’ici un mois. Juan Guaido est en contact quotidien avec les autorités américaines. Il a appelé ses concitoyens à une manifestation samedi pour réclamer le départ de Nicolas Maduro. Selon Gordon Mace, directeur honoraire du Centre d’études interaméricaines de l’Université Laval, c’est l’armée qui détient maintenant la clef de l’avenir du pays.

Comment expliquer que Juan Guaido ait pu bénéficier d’une reconnaissance aussi rapide notamment de la part des États-Unis et du Canada?

J’ai l’impression que beaucoup de discussions ont eu lieu en coulisses, avant même la grande manifestation du 23 janvier. Selon certaines sources, la ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, se serait discrètement entretenue avec Juan Guaido début janvier. Il faut dire que le Canada appartient au groupe de Lima – où siègent notamment le Brésil, le Chili, l’Argentine et la Colombie – et que ces pays n’ont pas reconnu la réélection de Nicolas Maduro. Cela dit, avant Noël, personne à l’extérieur du Venezuela ne connaissait ce jeune politicien de 35 ans. Celui-ci a été très marqué par le manque de réaction du président Chavez en 1999, lorsque des milliers de personnes sont mortes lors d’un glissement de terrain dans sa province d’origine. Vers 2010, il se joint au parti de Leopoldo Lopez, Voluntad popular, et devient membre du congrès en 2015. Peu après, Lopez et Henrique Capriles, les deux principaux chefs d’opposition, sont déclarés inéligibles. L’Assemblée nationale le voit alors comme un représentant neutre, car il n’a pas participé aux très nombreux conflits internes au sein de l’opposition. Cela explique sans doute sa montée fulgurante.

Pourquoi une partie des classes populaires ont-elles manifesté contre Nicolas Maduro, alors que généralement, elles l’appuient?

Des centaines de milliers de Vénézuéliens ont déjà quitté leur pays. Les gens ne supportent plus l’hyperinflation, les pénuries alimentaires et de médicaments, les privations, les coupures d’électricité. Ils n’en peuvent plus. Avec le temps, les arguments du régime deviennent de moins en moins convaincants. En effet, le régime continue à rejeter les problèmes économiques sur l’impérialisme américain, sans tenir compte du pourrissement de la situation. Certains chiffres laissent entendre que 80% de la population s’opposerait au président Maduro, même s’il faut se montrer prudent à l’égard de telles données. Dans ce cadre-là, Juan Guaido incarne un président alternatif potentiel, mais la situation reste très instable. Les dirigeants de l’armée étudient leurs options. Leur décision de soutenir le régime en place ou de choisir le président autoproclamé va certainement déterminer la suite des évènements.

Juan Guaido leur a offert l’amnistie s’ils se ralliaient…

Effectivement, la garde civile, l’armée, la garde présidentielle pourraient bénéficier de ce type de mesure à l’intérieur du pays. Cependant, si le régime s’écroule, des tribunaux étrangers pourraient poursuivre ces gens-là pour crimes de guerre (ils ont participé à la répression des opposants au régime Chavez et Maduro, NDLR). Sans parler de l’argent qu’ils ont placé dans des comptes offshore (extraterritoriaux, NDLR) auquel ils veulent continuer à avoir accès. Ils ont donc besoin d’assurances précises. Cela fait des années que le régime se maintient grâce à un trafic très important de drogues et de médicaments, au bénéfice des élites en place. Le Venezuela profite de sa position géographique pour acheter la drogue en Colombie, au Pérou ou en Bolivie, souvent en utilisant les Cubains comme intermédiaires. La marchandise part ensuite vers le Brésil ainsi qu’aux États-Unis et en Europe. Ce trafic s’appuie en grande partie sur le gouvernement, qui récompense ensuite ses alliés avec les profits obtenus. L’armée constitue par ailleurs la principale source de pouvoir. Elle contrôle la société pétrolière d’État, ainsi que plusieurs ministères. Face à un appui populaire de plus en plus inexistant, Nicolas Maduro dépend donc plus que jamais des militaires pour se maintenir au pouvoir.

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Photo : Marc Robitaille