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Volume 53, numéro 20B | 23 février 2018

Société

Trois questions à Issouf Soumaré

Sur l'Afrique du Sud

Par Pascale Guéricolas

Cyril Ramaphosa a réussi à pousser vers la sortie Jacob Zuma, jusque-là président de l’Afrique du Sud. Il accède, du même coup, à la fonction de chef du gouvernement par intérim. Il s’agit d’une transition en douceur inespérée, alors que Jacob Zuma collectionnait depuis des années les scandales en matière de viols, de pots-de-vin et de trafics d’influence. Issouf Soumaré, directeur des relations internationales à FSA ULaval et l’un des coprésidents de l’Institut panafricain de la gouvernance économique et  financière (IPAGEF), se penche sur l’avenir politique et économique de l’Afrique du Sud.

Lors d’un important discours devant l’Assemblée nationale le 16 février, le nouveau président de l’Afrique du Sud, Cyril Ramaphosa, a promis une nouvelle ère. A-t-il les moyens de ses ambitions?

Cyril Ramaphosa semble disposé à agir pour lutter contre la corruption, un thème dont on a abondamment parlé en Afrique du Sud pendant le règne de Jacob Zuma. Le nouveau président dispose de la crédibilité nécessaire pour prendre des mesures concrètes. L’Afrique du Sud, deuxième force économique du continent africain, doit absolument redonner confiance aux investisseurs. Le pays a beaucoup souffert du climat de corruption depuis quelques années, sans parler des procès dans lesquels l’ancien président était impliqué. De 20% à 30% de la population de ce pays est au chômage et on n’a pas réussi à corriger les très grandes inégalités de revenus. Il faut donc trouver des solutions pour relancer la croissance, peut-être en plaçant les bons responsables aux postes clés des institutions de l’État. Le gouvernement doit rapidement présenter une politique économique claire. Ce pays dispose non seulement de nombreuses infrastructures – les mines par exemple –, mais aussi d’un secteur financier important. Cette économie très diversifiée peut devenir un moteur de croissance pour toute l’Afrique et permettre aux autres pays d’améliorer leur situation.

En quoi la corruption endémique qui affecte l’Afrique du Sud depuis plusieurs années diffère-t-elle de celle d’autres pays africains?

Il s’agit d’un pays relativement démocratique, doté d’institutions qui fonctionnent bien et de médias qui n’hésitent pas à dénoncer les scandales. Comme on l’a vu ces dernières années, le ministère de la Justice peut s’opposer au pouvoir politique. Il a d’ailleurs poursuivi en justice Jacob Zuma et sa famille. En Afrique du Sud, contrairement à d’autres pays africains qui ont tendance à cacher ce genre de scandales, on a beaucoup parlé des liens d’affaires entre l’ex-président et les Gupta. Ces trois frères sont arrivés en Afrique du Sud dans les années 90, un peu après la fin de l’apartheid. Peu à peu, ils ont  bâti un empire qui touche à la fois aux mines, aux services, à l’informatique et à la finance. On reproche aux Gupta leurs contrats juteux venant du secteur public ainsi que leur alliance avec les politiciens, dont l’ancien président. Plusieurs membres de la famille de Jacob Zuma travaillent d’ailleurs pour eux. Ces derniers auraient proposé des postes de ministre à des personnalités du Congrès national africain (ANC), le parti au pouvoir, en échange de leur collaboration pour obtenir des contrats publics.

Malgré les scandales qui entachent son nom, l’ANC peut-elle espérer gagner les élections présidentielles en avril 2019?

Il faut se rappeler que Cyril Ramaphosa a gagné de justesse, en décembre, son poste à la tête de l’ANC. Seulement 179 voix le séparaient de sa rivale, Nkosazana Dlamini-Zuma, l’ex-épouse du président sortant. Cela veut donc dire qu’une bonne partie de la formation soutenait Jacob Zuma. Or, deux mois plus tard, il a réussi à obtenir sa démission, ce qui est vraiment remarquable. De toute façon, l’ANC n’a pas le choix de revoir sa stratégie politique pour rester au pouvoir. Déjà, en 2016, il a perdu plusieurs bastions, comme Pretoria et Johannesburg, aux élections municipales. Jusque-là, cela semblait inimaginable que le parti qui a lutté pour la fin de l’apartheid encaisse une telle défaite. À la longue, s’il y a n’a pas de changements importants, cela pourrait être catastrophique d’un point de vue électoral. La rhétorique du combat contre l’apartheid ne fonctionne plus pour les jeunes nés dans les années 80 et dans les années 90, qui ont maintenant le droit de vote. Ils veulent des changements, car la situation économique se dégrade depuis 10 ans. L’ANC doit donc se réinventer de l’intérieur et offrir des solutions concrètes à la population s’il veut gagner les élections de 2019.

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