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Volume 53, numéro 11 | 23 novembre 2017

Société

Trois questions à Issouf Soumaré

Sur le Zimbabwe

Par Pascale Guéricolas

Après 37 ans au pouvoir au Zimbabwe, Robert Mugabe a finalement décidé de tirer sa révérence et de présenter sa démission. Celui qu’on appelait «l’indétrônable» a cédé devant les pressions de l’armée, qui a pris le pouvoir le 15 novembre. Son propre parti lui a aussi tourné le dos, le destituant de son rôle de dirigeant de cette formation politique. Ce changement va certainement avoir des répercussions sur la santé économique d’un pays où le produit intérieur brut ne s’élève qu’à 1 000 dollars par habitant. Ce pays est ravagé par une désastreuse réforme agricole et par une politique d’indigénisation visant à limiter à 49% les investissements étrangers dans les entreprises zimbabwéennes. La vision d’Issouf Soumaré professeur au Département de finance, assurance et immobilier et codirecteur de l’Institut panafricain de la gouvernance économique et financière (IPAGEF), sur l’avenir de ce pays.

Quel effet aura l’arrivée de nouveaux dirigeants sur l’économie très affaiblie du Zimbabwe?

Je pense que les changements politiques actuels vont permettre une amélioration des relations qu’entretient le pays avec le reste du monde. Jusqu’à présent, les entrepreneurs étrangers se montraient réticents à investir au Zimbabwe. L’arrivée d’un nouveau dirigeant, même s’il est proche de Robert Mugabe, envoie un signal positif à la communauté internationale, ce qui va favoriser l’économie du pays plutôt mal en point actuellement. Le changement de garde va sans doute avoir un effet sur les exportations agricoles, un des piliers économiques du pays. Ce secteur a beaucoup souffert depuis la grande réforme du secteur agricole et la confiscation de la majorité des terres aux agriculteurs blancs zimbabwéens dans les années 2000. Par la suite, les fermes ont souvent été confiées à des gens qui ne savaient pas les exploiter, ce qui a contribué à la ruine du pays. Cette décision politique a beaucoup inquiété les investisseurs. Ils craignaient que le pouvoir ne confisque leurs biens s’ils ouvraient des entreprises ou participaient à l’exploitation minière. L’arrivée d’une nouvelle administration, qui corrigera peut-être les erreurs du passé, va sans doute les rassurer.

Le changement de régime repose quand même sur des proches du pouvoir, notamment Emmerson Mnangagwa, l’ancien vice-président de 75 ans surnommé «le crocodile»…

Malgré toutes les difficultés, Robert Mugabe conservait l’appui d’une bonne partie des citoyens de son pays, qui le voient comme le père de la révolution. C’est vrai qu’Emmerson Mnangagwa était proche de lui, mais il ne faut pas oublier que des clans s’opposaient même au sein du régime. Le parti ZANU-PF (qui dirige le pays depuis son indépendance en 1980, NDLR) a désigné «le crocodile» comme son candidat aux élections de 2018. Et pour ce qui est de l’opposition, elle n’a pas réussi à tirer avantage des événements récents. Le parti au pouvoir tente de garder le contrôle, même si Mugabe ne dirige plus le pays. Au fond, la vieille garde, qui a participé à la révolution pour l’indépendance, n’a pas accepté de se faire écarter des destinées du pays. Il faut se rappeler que Grace Mugabe, (l’épouse de Robert Mugabe, NDLR) a tenté de l’évincer, ce qui a poussé l’armée à agir contre le président. Selon moi, les nouveaux dirigeants n’auront pas le choix de s’ajuster aux besoins de la population, sinon celle-ci va les mettre dehors.

Il y a quelques jours, vous étiez à Ouagadougou, au Burkina Faso. Que pensent les Burkinabés de ce changement de régime?

Ils voient plutôt les choses d’un bon œil, d’autant plus que la population a réussi à faire partir son propre dictateur en 2015. En Afrique, les gens ont soif de changements. Il suffit d’observer ce qui se passe actuellement au Gabon ou en République du Congo. À long terme, je pense que les économies des pays démocratiques se porteront beaucoup mieux. La situation politique y est plus stable, ce qui rassure les entreprises étrangères qui veulent y investir. Prenez l’exemple de la Côte d’Ivoire, qui a vécu une période de graves turbulences avec la guerre civile. Aujourd’hui, l’exploitation des ressources naturelles, le secteur manufacturier et la construction d’infrastructures y connaissent un nouvel élan. Après dix ans de crise économique et politique, l’économie se porte bien. Le Libéria, juste à côté, se reconstruit, lui aussi, peu à peu. Non seulement des régimes démocratiques favorisent la confiance des investisseurs, mais ils améliorent aussi la redistribution des revenus. Les institutions se préoccupent du bien-être de la population. Elles surveillent également davantage la manière dont le pays et ses dirigeants utilisent les ressources pour éviter qu’un petit groupe n’accapare la richesse.

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