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Volume 53, numéro 14 | 11 janvier 2018

Société

Trois questions à Patrick Bordeaux

Sur la dépendance au jeu vidéo

Par Pascale Guéricolas

Le «trouble du jeu vidéo» (gaming disorder, en anglais) sera ajouté, en juin, sur la liste des maladies reconnues par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Les données épidémiologiques manquent encore sur ce type de dépendance caractérisée par une perte de contrôle. Par contre, les experts s’accordent à dire que le phénomène des joueurs vidéo happés par cette activité au détriment de toutes les autres prend de l’ampleur. C’est une réalité que connaît bien Patrick Bordeaux, professeur au Département de psychiatrie et de neurosciences et pédopsychiatre au Centre de pédopsychatrie du CIUSSS de la Capitale-Nationale.

Que pensez-vous de cette décision de l’Organisation mondiale de la santé?

Il y a quelques années, il était très difficile de faire reconnaître le caractère dépendant d’un comportement. Plusieurs experts considéraient que l’addiction se limitait à la consommation de drogue ou d’alcool. Aujourd’hui, plusieurs traités en psychiatrie montrent qu’il existe beaucoup de similitudes neurobiologiques entre la dépendance comportementale et la dépendance aux substances. Au fond, un jeune qui passe de 10 à 12 heures par jour devant son écran vidéo, au point de négliger ses études ou de s’isoler, ressemble un peu à un héroïnomane. Dans les deux cas, la consommation ou la pratique d’un comportement libère rapidement de grandes quantités de dopamine, l’hormone du plaisir. Ces patients ont besoin d’être traités. L’addiction constitue une maladie cérébrale. En effet, le cortex préfrontal, qui exerce habituellement le contrôle dans le cerveau, n’intervient plus. Le patient devient prisonnier de ses pulsions. Il s’agit d’un comportement compulsif, envahissant, comme une métastase.

Comment expliquer qu’une simple pratique ludique puisse changer la façon d’agir d’un être humain?

La construction même du jeu vidéo favorise la dépendance. En premier lieu, il faut que le résultat soit imprévisible et, surtout, qu’il n’y ait pas de fin. On doit continuer à jouer avec des partenaires à travers le monde, quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit. Il faut qu’une pratique intensive soit le seul moyen de garder son rang de joueur et de gagner plus d’or, plus de potion magique, etc. Bien évidemment, tous les joueurs ne deviennent pas dépendants. Il existe une disposition génétique qu’on connaît encore mal et le contexte environnemental joue un rôle. D’une part, un jeune qui éprouve des difficultés à créer des liens avec les autres va sans doute avoir plus d’attirance pour des activités sur un ordinateur, car elles ne demandent pas d’habiletés sociales. D’autre part, les statistiques montrent qu’un milieu social peu stimulant favorise une plus grande dépendance aux jeux vidéo ou aux médias sociaux. Dans certains cas, le jeu vidéo permet aussi au jeune de trouver refuge dans un monde virtuel lorsqu’il a l’impression d’avoir déçu ses parents. C’est particulièrement important dans certains pays asiatiques comme la Chine, la Thaïlande ou Taïwan, car les familles exhortent à la réussite scolaire et mettent énormément de pression sur les jeunes. À défaut de répondre aux attentes de ses parents dans la vraie vie, le jeune peut devenir un chef de guerre ou un homme d’affaires à succès à l’écran.

Quelles approches thérapeutiques particulières utilisez-vous pour traiter ce genre de dépendance?

Il faut d’abord s’assurer que les patients ne souffrent pas d’une autre pathologie, qu’il s’agisse d’anxiété généralisée ou de phobie sociale. Pour les personnes aux prises avec une addiction liée à une fréquentation excessive des écrans, qu’il s’agisse de pornographie, de jeux vidéo interactifs ou de médias sociaux, on peut proposer des traitements psychothérapiques. Ainsi, l’entrevue motivationnelle aide à détecter chez le jeune patient quelles activités peuvent lui apporter du plaisir et concurrencer le jeu vidéo. Il faut l’aider à créer une ambivalence par rapport à cette pratique. Autrement dit, il faut qu’une partie de lui ait du plaisir devant un écran, mais qu’une autre partie ait envie de retrouver ses amis qu’il ne voit plus. Cependant, changer un comportement compulsif s’avère très long et très difficile, car le cerveau n’aime pas le changement, et ce, d’autant plus que ce comportement donne un plaisir intense et immédiat. La famille joue un rôle important pour aider à sortir de ce genre de dépendance, car souvent les jeunes se sont isolés. Pratiquer des activités ensemble, recréer un lien, s’intéresser à l’autre sont autant de gestes qui peuvent aider une personne à mettre fin à ce comportement compulsif.

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