Tous les partis d’opposition, plusieurs groupes environnementaux, ainsi que des artistes, dont Raôul Duguay, et des citoyens d’Abitibi-Témiscamingue s’inquiètent des projets de la minière Sayona à La Motte, près d’Amos. La multinationale australienne projette d’extraire du lithium à ciel ouvert d’ici la fin de l’année 2019, un matériau très prisé pour la fabrication des piles électriques. Or, ce développement minier aurait lieu à peu de distance de l’esker qui approvisionne la ville d’Amos en eau potable ainsi que l’usine d’embouteillement d’eau Eska. Le spécialiste en eaux souterraines, René Therrien, professeur au Département de géologie et de génie géologique analyse la situation.

Pourquoi les défenseurs de l’esker s’inquiètent-ils d’éventuels dangers de contamination?

Une activité minière présente un risque potentiel de déversement de polluants à la surface du sol ou dans une excavation. Ces contaminants peuvent se retrouver dans l’eau qui s’infiltre dans le sol, puis dans la nappe phréatique. Les polluants migrent ensuite dans les puits et les stations de pompage. À La Motte, l’esker, constitué de sables et de gravier, ressemble à un cordon et les routes passent dessus. Il s’agit d’une formation géologique laissée lors de la dernière glaciation, un milieu très perméable. Les glaciers ont avancé vers le sud en charroyant des dépôts grossiers de sable et de gravier. Ce matériel a un poids énorme et il décape le fond des vallées et la roche. Cela donne une eau de très bonne qualité, s’il n’y a pas de sources de contamination, ainsi que de bons volumes d’eau. À titre d’information, la Ville d’Amos ne traite pas son eau potable, une caractéristique assez unique au Québec. D’autres eskers se retrouvent dans le sud du Québec comme à Mercier, près de Montréal, un cas très connu de pollution des eaux souterraines. Des déversements de produits contaminants y ont eu lieu dès les années 1970, ce qui a poussé les autorités à interdire toute construction de puits de pompage dans ce secteur.

De quelle protection bénéficient les eaux souterraines au Québec?

Le Québec a mis sur pied des programmes avant-gardistes par rapport au reste du Canada en adoptant une politique nationale de l’eau dans les années 2000. Les différents gouvernements ont investi des millions de dollars pour mieux caractériser les eaux souterraines, une information qui n’existait pas auparavant. C’est une première étape pour mieux protéger cette ressource invisible. Le Programme d’acquisition des connaissances sur les eaux souterraines (PACES) a financé plusieurs équipes de recherche pour cartographier ces formations dans le Québec méridional. Ces données servent ensuite aux gestionnaires des municipalités. En Abitibi, par exemple, on sait très bien à quel endroit se situent les eskers et les cartes les identifient comme des zones privilégiées de recharge et de captage des eaux souterraines.

Est-ce que les municipalités disposent des moyens nécessaires pour utiliser ces données scientifiques?

D’une façon générale, les gestionnaires n’ont pas forcément accès au personnel doté des compétences ou des connaissances nécessaires pour traiter ces informations. Les petites municipalités, en particulier, ne disposent pas toujours d’un hydrogéologue pour travailler avec elles. L’autre problème, pour assurer une bonne protection de l’eau, c’est que les limites administratives ne correspondent pas nécessairement aux limites d’écoulement des eaux souterraines. La responsabilité n’est pas toujours claire. Heureusement, le gouvernement du Québec finance un réseau de chercheurs universitaires sur le réseau d’eaux souterraines. Ce dernier donne des ateliers destinés aux personnes chargées de l’aménagement du territoire. Ces formations permettent au personnel des municipalités et des MRC de mieux utiliser les données disponibles et de comprendre quelles zones il faut protéger en priorité. Le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques propose aussi un nouveau règlement sur la protection des eaux potables. Il s’agit de procédures à suivre pour protéger les sources existantes et déterminer les aires de protection pour les puits de pompage. On exige, par exemple, des études hydrogéologiques des entreprises qui voudraient se lancer dans l’exploration en vue de l’exploitation des hydrocarbures.

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Photo : Marc Robitaille