Il y a deux ans, l’assassinat de six Québécois à Ouagadougou dans la capitale du Burkina Faso avait brutalement attiré l’attention sur les attaques des djihadistes dans ce pays. En 2017, toujours dans la capitale burkinabée, l’attaque d’un restaurant faisait 18 victimes, tandis qu’un autre attentat causait la mort d’une trentaine de personnes, toujours dans cette même ville, l’an dernier. Puis, il y a quelques jours, c’est un Canadien travaillant dans une mine qui a été tué, tandis qu’une jeune Québécoise et son ami italien ont disparu dans le nord du pays. Le démographe et professeur de sociologie Richard Marcoux, qui parcourt cette région depuis plusieurs décennies pour ses recherches, commente la situation.

Pourquoi un pays comme le Burkina Faso, longtemps considéré comme assez paisible, devient-il une destination à risque?

Pour moi, tout a basculé dans la région sahélienne, en octobre 2011 lorsque Mouammar Kadhafi, le dirigeant libyen, a été assassiné après une longue poursuite. J’étais à Niamey ce jour-là, et aussitôt l’attitude envers moi de mes collègues du Niger a changé du tout au tout. Ils ont commencé à s’inquiéter pour ma sécurité, alors que la question ne s’était jamais posée en trente ans, depuis que je parcours le Niger et le Mali. Au fond, la faiblesse des gouvernements dans la région, à l’exception du Niger et du Tchad, a créé une zone d’ébullition, un terrain de jeu pour les djihadistes. Le Burkina est entré à son tour dans ce mouvement d’instabilité politique en 2014, peu avant le départ du président Blaise Comparé. Ce dernier, très autoritaire, régnait d’une main de fer sur le pays depuis 27 ans, après avoir renversé Thomas Sankara. Les États faibles comme le Mali ou le Burkina Faso n’arrivent pas à protéger leurs frontières. Cela permet à des bandes armées, comme celle qui a enlevé puis tué notre compatriote canadien, de se déplacer facilement dans cette zone limitrophe avec le Niger.

Quelles sont les conséquences de ces violences pour la population burkinabé?

C’est catastrophique. Prenons le secteur de l’éducation. Le Burkina Faso avait fait des progrès remarquables en matière de scolarisation depuis une quinzaine d’années. Désormais, les élèves ne vont plus à l’école dans les zones instables, particulièrement dans le nord du pays. Les enseignants se font menacer, tout comme les parents qui veulent scolariser leurs enfants, car les djihadistes dénoncent l’école à l’occidentale, qu’il s’agisse de la mixité dans les classes ou des matières enseignées. Des professeurs burkinabés se sont même fait enlever dans le nord. Côté santé, cela ne va pas mieux. Des dispensaires ferment et les livreurs ne veulent pas approvisionner les centres de santé ou les hôpitaux en médicaments dans ces régions instables. Le même phénomène a eu lieu au Mali dans la région de Gao, où 70% des centres de santé ont fermé en 2017, affectant la santé maternelle. Les femmes qui vont accoucher dans les dispensaires n’ont plus accès aux équipements nécessaires. Même si les forces internationales essaient de sécuriser la zone, il s’agit de très grandes régions désertiques, très difficiles à patrouiller.

Plusieurs entreprises canadiennes commençaient depuis peu à exploiter la richesse minière du Burkina Faso. L’insécurité actuelle menace-t-elle ce développement?

Le Canada occupe une place de premier plan au Burkina Faso depuis quelques années pour le développement de l’industrie minière. Cependant, il ne faut pas oublier que ce genre d’industrie vise davantage l’extraction des ressources que le développement du pays et de l’ensemble de sa population. Certaines personnes au Burkina Faso ont réussi à accaparer une partie de cette richesse. Ils se sont fait construire des palais tandis que les revenus des autres restent identiques. Un clivage très important se crée dans le pays et une partie de la population se sent frustrée et en colère face à ces inégalités. J’ai l’impression qu’on ne voit pas assez les bienfaits des retombées des sociétés minières au Burkina Faso. Il va falloir que ces entreprises s’impliquent davantage socialement pour que les gens comprennent qu’ils pourront en retirer des revenus. Pour l’instant, la frustration envers les minières semble rapprocher une partie de la jeunesse désœuvrée des djihadistes. Et ces derniers profitent de ce climat de sympathie pour s’attaquer aux mines.

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Photo : Marc Robitaille