Les images des milliers de résidences sous l’eau ces derniers jours au Québec ressemblent étrangement à celles d’il y a deux printemps à peine. Voilà pourquoi élus et spécialistes s’interrogent sur les moyens à déployer pour éviter d’avoir à vivre à nouveau les conséquences de tels désastres climatiques, ou à tout le moins de les minimiser. Des questions sur lesquelles réfléchit Roxane Lavoie, professeure à l’École supérieure d’aménagement du territoire et de développement régional.

Les graves inondations de ce printemps concernent parfois des zones déjà éprouvées en 2017. Quelles leçons a-t-on tirées de cet événement?

Près de 210 municipalités ont été touchées il y a deux ans, mais à ma connaissance, les activités et les résidences sont restées dans les mêmes zones. On a décidé de reconstruire au même endroit, sans tenir compte du risque de bâtir dans une zone où une rivière peut déborder. Avec les changements climatiques, les prédictions deviennent de plus en plus incertaines, et plus d’une inondation peut surgir dans une zone en théorie à l’abri des débordements pour 100 ans. En plus, les informations manquent sur les rivières débordant fréquemment, surtout celles situées au sud du Saint-Laurent. Conçu à la suite des inondations de 2017, le programme Info-Crue vient tout juste de démarrer en partenariat avec l’organisme Ouranos, un consortium sur la climatologie régionale et l’adaptation aux changements climatiques. Il va permettre d’établir avec davantage d’exactitude les limites inondables d’une rivière en utilisant notamment les données historiques sur les débordements. Le recours à une approche hydrogéomorphologique permet aussi aux chercheurs de déduire les zones de débordements récents en fonction des formes du terrain. Les indicateurs naturels, comme le type de plantes et d’arbres qui poussent aux alentours, les lieux où l’on retrouve des sédiments, les marques laissées sur la végétation par les inondations passées, complètent l’information.

Quelles sont les stratégies adoptées à l’étranger concernant les constructions près des cours d’eau?

Certains gouvernements décident d’acquérir les terrains afin que leurs fonctions soient plus compatibles avec celles de zones inondables. Il peut s’agir par exemple d’activités récréatives, comme des sentiers ou des accès à l’eau, ou de protection des milieux humides, comme on le fait aux Marais du Nord, au nord de Québec. Les communautés locales aux Pays-Bas ou en France ont mis en place ce type de mesures, qui permettent de laisser le milieu le plus naturel possible. Il devient tout simplement inaccessible en cas d’inondation. D’autre part, certains États américains, comme le Vermont, optent pour un système de servitudes. Ils compensent les particuliers qui possèdent un terrain près d’une rivière en aménageant une bande riveraine large d’environ 5 mètres le long du cours d’eau. Les autorités peuvent, par exemple, y faire des travaux de renaturalisation ou simplement interdire tout aménagement, comme la construction d’un cabanon. Elles ont calculé qu’il valait mieux investir dans ce type de mesures plutôt que de toujours assumer les coûts liés aux inondations. Au Québec, par exemple, des centaines de millions de dollars ont été dépensées en 2017 pour compenser les dommages subis, 82 millions de dollars en 2011. Il s’agit de montants énormes qui reviennent très régulièrement s’il faut dédommager les propriétaires inondés.

Comment faudrait-il aménager l’espace habité pour éviter d’avoir à faire face à un tel problème?

Il faut d’abord et avant tout acquérir des connaissances sur les rivières qui ont débordé récemment. Les résidents doivent être bien conscients des risques à construire dans ce genre de zones inondables. Il s’agit souvent de terrains très prisés, avec de bonnes valeurs foncières, qui représentent des taxes importantes pour les municipalités. Depuis 1991, la France mise sur la stratégie de liberté des rivières et d’autres États européens l’appliquent aussi. Il s’agit de laisser un corridor sans construction autour des cours d’eau pour leur permettre d’accomplir librement leurs fonctions naturelles. Le schéma d’aménagement doit donc prendre en compte l’espace de mobilité de la rivière, dans laquelle elle trace naturellement ses méandres. Au Centre de recherche en aménagement et en développement, on lance bientôt un projet sur ce type d’aménagement en impliquant des résidents de deux rivières. Trop longtemps, on a géré les rivières de façon statique, sans prendre en compte leur aspect dynamique.


Roxane-Lavoie-credit-ESAD.ulaval.ca