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Volume 53, numéro 9 | 9 novembre 2017

Société

Trois questions à Stéphanie Arsenault

Sur les cibles canadiennes d'immigration

Par Pascale Guéricolas

Dès 2020, le Canada devrait accueillir 340 000 immigrants par an, soit 15% de plus que ceux et celles qui arrivent actuellement au pays chaque année. Le ministre de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté a annoncé cette nouvelle la semaine passée en mettant l’accent sur le manque actuel de main-d’œuvre qualifiée au pays. Devant le déclin de la population active locale, les entreprises peinent, en effet, à recruter du personnel pour assurer leur croissance. L’opinion de Stéphanie Arsenault, professeure à l’École de service social et responsable scientifique de l’Équipe de recherche en partenariat sur la diversité culturelle et l’immigration dans la région de Québec (ÉDIQ).

Est-ce que le modèle de sélection des immigrants selon leurs qualifications fonctionne?

Les nouveaux arrivants se heurtent encore à une grande résistance des employeurs. Ces derniers hésitent à les embaucher parce qu’ils pensent que les immigrants constituent une source de problèmes ou de complications possibles. Ainsi, il existe de grands écarts entre le taux de chômage des salariés nés ici et celui des salariés nés à l’étranger. En octobre:2017, 10,3% des immigrants arrivés depuis moins de 5 ans étaient au chômage contre 6,2% des Canadiens. Au Québec, la différence est encore plus grande. Le taux de chômage s’établissait à 16,7% pour ces mêmes immigrants contre 5,8% pour les Québécois. Un tel phénomène n’existait pas il y a une trentaine d’années, alors que les immigrants venaient surtout d’Europe. Au contraire, le taux de chômage des immigrants était plus faible que celui des Canadiens. Tout a changé avec la diversification des pays de provenance des nouveaux venus. Aujourd’hui, il s’agit de minorités beaucoup plus diverses, tant sur le plan religieux que culturel. À titre d’exemple, les Maghrébins et les Africains subsahariens figurent parmi les immigrants les plus discriminés sur le marché de l’emploi québécois, et ce sont pourtant des gens à majorité francophones.

En résumé, le Canada investit dans le recrutement d’une main-d’œuvre étrangère qui ne peut travailler à la hauteur de ses qualifications une fois sur place….

Il ne faut pas limiter le rêve d’immigration des gens arrivant au Canada à leur simple force de travail. Certains peuvent profiter de leur venue au pays, par exemple, pour retourner aux études ou changer de domaine d’emploi. Leurs projets évoluent et changent. Il faut reconnaître, cependant, que beaucoup des nouveaux arrivants ont un choc quand ils prennent conscience de l’ampleur des obstacles qui les attendent sur le marché du travail. L’accès aux professions réglementées ou régies par un ordre professionnel demeure difficile. Cela reste vrai même si certaines organisations, comme l’Ordre des ingénieurs du Québec, ont mis en place plusieurs mesures pour mieux intégrer les gens formés à l’étranger. Beaucoup d’immigrants se sentent frustrés en constatant qu’on les a choisis pour travailler dans un certain domaine, mais qu’ils ne parviennent pas à obtenir un emploi au niveau de leurs qualifications. En fait, le gouvernement semble faire le pari que ces personnes-là, déjà scolarisées, urbanisées et formées, vont s’intégrer sans que les pouvoirs publics n’aient à investir pour leur accompagnement. De leur côté, les employeurs disposent d’une main-d’œuvre qualifiée qu’ils peuvent embaucher à moindre coût puisque souvent elle possède des diplômes qui ne sont pas reconnus.

Pourquoi faire venir davantage d’immigrants chaque année si, dans les faits, les nouveaux venus ne parviennent pas à s’intégrer à la hauteur de leurs aspirations?

Depuis très longtemps, les gouvernements canadiens et québécois successifs affirment que le Canada et le Québec ont besoin d’un apport étranger pour assurer le renouvellement de la population et la vigueur du secteur économique. Pourtant, une partie de la population ne semble pas voir l’immigration d’une façon aussi positive. En outre, les pouvoirs publics investissent peu dans les programmes d’intégration, en particulier lorsqu’il s’agit de regroupement familial ou de personnes choisies pour leurs qualifications professionnelles. De plus en plus, le Canada et le Québec sélectionnent des résidents permanents parmi les travailleurs temporaires. Cela permet de diminuer les coûts d’accueil. En effet, ces immigrants-là assument eux-mêmes leurs frais de santé. Ils n’ont pas accès à l’éducation subventionnée et ne sont pas couverts par la plupart des programmes sociaux provinciaux, même s’ils paient des impôts. Les gouvernements puisent donc dans ce réseau pour sélectionner les nouveaux immigrants. Désormais, le nombre de travailleurs temporaires a dépassé celui des travailleurs qualifiés accueillis chaque année.

Stephanie-Arsenault-credit-Marc-Robitaille

Photo: Marc Robitaille

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