Le choix du candidat qui briguera la présidence américaine demeure incertain au moment où se prononceront dans quelques jours les États du Nevada (le 20 février) et de la Caroline du Sud (le 27 février). Chose certaine, la bataille la plus importante se déroulera lors du «Super Mardi» du 1er mars, jour de vote des délégués d’une quinzaine d’États américains. Anessa Kimball, professeure au Département de science politique, suit cette joute de très près comme chercheuse, mais aussi comme électrice américaine.

Comment expliquer les bons résultats aux élections primaires de candidats comme Donald Trump et Bernie Sanders, situés aux extrêmes de l’échiquier politique?

Depuis quelques années aux États-Unis, il y a un très fort discours anti-establishment en politique, que Barack Obama a lui-même utilisé lors de sa première campagne. Il est intéressant de voir que des gens qui se situent aux extrêmes des deux partis reprennent ce même discours. En fait, les lobbys ont tellement pris de place à Washington, que les citoyens de la classe moyenne ont maintenant l’impression que leurs intérêts ne sont pas représentés. Deux messages contradictoires émergent dans cette campagne. D’un côté, les partisans de Trump veulent plus de contrôle de l’immigration et dénoncent l’«Obamacare», le programme de réforme du système de santé aux États-Unis et, de l’autre, les jeunes partisans de Sanders considèrent que le gouvernement ne s’engage pas assez en éducation et en santé. La question qui se pose maintenant est de savoir si l’un de ces candidats peut se faire élire au cours d’une campagne fédérale. La situation est surprenante pour les démocrates, car le parti semblait uni, avec Obama à sa tête. Du côté républicain, Trump a réussi à mobiliser une base d’électeurs, peu impliquée jusque-là en politique. C’est une bonne chose, selon moi, étant donné la faible participation électorale américaine.

Que risque-t-il de se passer lors des primaires d’États plus populeux que l’Iowa et le New Hampshire, qui ont bien servi jusqu’ici ces deux candidats?

Le principal défi pour Bernie Sanders sera de mettre en place un réseau efficace sur une très courte période. Dans le Sud, Hillary Clinton bénéficie d’une très bonne organisation. C’est sa zone de confort, puisqu’elle vient de l’Arkansas. Il y a d’ailleurs de bonnes chances qu’on l’entende prononcer ses discours avec l’accent du Sud. Cela ne sera donc pas facile pour Bernie Sanders de diffuser son message sur un terrain déjà occupé par Hillary Clinton. Jusqu’à maintenant, il reçoit beaucoup de dons des particuliers, mais de petits montants. Sanders utilise d’ailleurs cet argument pour montrer qu’il a le soutien de «l’homme de la rue», qui lui verse une contribution moyenne de 25$. Clinton est, quant à elle, appuyée par les entreprises, les lobbys du monde des affaires, qui versent des dons moyens de 1 000$. Elle essaie d’ailleurs de se rapprocher de la population en parlant des droits des femmes et de l’égalité des salaires. Du côté des républicains, la suite semble moins claire. Jeb Bush a sans doute plus de chances dans le Sud, même s’il se trouve de plus en plus marginalisé face à Ted Cruz et à Donald Trump. Pour ce candidat anti-immigration, les prochaines semaines risquent de s’avérer difficiles alors que le vote aura lieu dans des États comme la Floride, où se trouvent beaucoup de citoyens d’origine portoricaine, cubaine, mexicaine, etc.

Pourquoi la campagne est-elle si ardue pour Hillary Clinton, qui partait avec une très bonne avance?

Je crois qu’elle a du mal à prendre ses distances avec certains épisodes de sa vie avec Bill Clinton, même si elle a assumé des fonctions importantes comme secrétaire d’État. Beaucoup de gens lui reprochent encore sa réaction face à l’épisode Monica Lewinsky (En conférence de presse en 1998, elle a soutenu son époux alors qu’il affirmait, à tort, qu’il n’avait pas eu de relations sexuelles avec cette ex-stagiaire, NDLR.) Bref, les électeurs se demandent si Hillary Clinton, qui se présente pourtant comme une féministe, va vraiment défendre les droits des femmes. Même si cette affaire date de 25 ans, elle reste présente dans la mémoire des quinquagénaires et des sexagénaires, qui participent beaucoup au vote. D’autre part, son message d’appartenance à la classe moyenne a du mal à passer chez les jeunes. Elle parle souvent de sa mère, qui travaillait quand elle était enfant. Mais, en même temps, elle vante son éducation obtenue dans les meilleures universités, face à des électeurs qui, souvent, ne peuvent même pas s’inscrire à l’université publique. Une partie des jeunes démocrates cherchent un président qui leur ressemble, à l’image de Bernie Sanders. Le jour du scrutin au New Hampshire, il a choisi d’aller jouer au basketball avec ses petits-enfants, alors qu’Hillary Clinton était plutôt très «branchée», pour suivre le vote.