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Volume 47, numéro 8 | 20 octobre 2011

Société

Trois questions à Donald Fyson

Sur le débat concernant l'enseignement de l'histoire nationale dans les universités québécoises

Dans un rapport controversé publié par la Fondation Lionel-Groulx, Éric Bédard déplore la disparition de l’histoire nationale dans les universités québécoises. Une analyse que réfute Donald Fyson, professeur au Département d’histoire de l’Université Laval.

Q  Traite-t-on l’histoire nationale de façon différente au Québec en 2011 qu’on ne le faisait dans les dernières décennies?

R  Dans les années 1970 ou 1980, on mettait plus l’accent sur une histoire structurelle, basée sur les grandes tendances socioéconomiques. Depuis une bonne vingtaine d’années, la tendance est plus à remettre l’acteur au cœur de l’histoire. Dans le passé, l’histoire nationale, très conservatrice, s’intéressait surtout aux grands hommes, et je souligne «hommes», et à certains grands événements comme la Conquête, les Rébellions, la Loi constitutionnelle de 1867. Par contre, on parlait peu de la crise des années 1930, qui définit pourtant l’histoire nationale aussi bien que la Conquête. Depuis plusieurs décennies, on étudie cet événement dans une perspective sociale et politique. On ne se limite pas à une étude purement politique comme le font de façon très étriquée ceux qui se plaignent de l’absence de l’histoire nationale dans les universités québécoises. Il est faux d’affirmer que les départements ne font plus d’histoire nationale parce que les recherches incluent aussi l’histoire sociale et culturelle. D’autant plus que la définition de l’histoire politique s’est considérablement élargie. Pour comprendre les rapports de pouvoir au Québec, l’implication de petits groupes à l’échelle locale et paroissiale s’avère parfois aussi importante que celle de la grande politique classique que l’on trouve à l’échelle nationale.

Q  Selon l’historien Éric Bédard, les chercheurs d’ici s’intéressent peu aux personnages marquants de l’histoire québécoise comme Samuel de Champlain ou encore ils ignorent de grands événements comme la Conquête…

R  Je ne pense pas. La Conquête fait l’objet de très nombreuses recherches depuis 2008, qu’il s’agisse de colloques, de livres. Les points de vue sur cet événement essentiel ne se limitent plus à la construction nationale. Pour ma part, j’étudie la façon dont les anglophones et les francophones à cette époque doivent s’adapter les uns aux autres, une question des plus nationales. Il ne s’agit pas d’adopter un point de vue misérabiliste en montrant qu’un fossé s’est érigé entre les deux groupes, ou au contraire d’être jovialiste en parlant de la fusion de deux races qui a donné naissance à la race canadienne. Ce qui m’intéresse, c’est de comprendre comment, après un conflit, on doit vivre ensemble. Par ailleurs, des historiens classés dans l’histoire sociale comme Andrée Lévesque, qui a enseigné à l’Université McGill, ou Allan Greer, ont publié plusieurs biographies de femmes remarquables comme l’activiste Jeanne Corbin ou l’autochtone Kateri Tekakwitha, par exemple. Par contre, ce ne sont peut-être pas ce genre de personnages que choisiraient ceux qui réclament une plus grande place de l’histoire politique. Il faut savoir aussi que des historiens québécois ont écrit sur Champlain que l’on pense par exemple à Mathieu d’Avignon, qui a publié une biographie en 2006. Mais des diplômés comme lui ont du mal à se trouver un poste à l’université…

Q  Au-delà de la querelle entre partisans de l’histoire nationale et de l’histoire sociale, la recherche en histoire a-t-elle des difficultés financières?

R  Depuis mon arrivée au Département d’histoire en 1996, on est passés d’une cinquantaine à 37 professeurs aujourd’hui, dont la moitié seulement en histoire. Les efforts semblent mis davantage sur les sciences appliquées. Les sciences humaines et sociales vivent donc une situation difficile. On ne peut pas avoir dans chaque département un spécialiste de la Conquête, un spécialiste des Rébellions, un autre pour la Révolution tranquille. On les étudie, bien sûr, mais on ne peut pas se consacrer seulement à ces thèmes puisqu’on manque de postes. Du côté de la recherche, les sources de financement semblent de plus en plus orientées. Par exemple, le gouvernement fédéral injecte de l’argent dans le système pour mousser les études autour de la guerre de 1812 dont il veut faire un grand événement patriotique. La recherche orientée est parfois une bonne chose: il y a des débouchés très intéressants actuellement pour les étudiants qui travaillent sur l’histoire autochtone à cause des réclamations territoriales. Plusieurs champs de recherche se développent donc en fonction de la politique actuelle, ce qui peut laisser moins de place pour la recherche libre.

Propos recueillis par Pascale Guéricolas

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