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Volume 54, numéro 6 | 4 octobre 2018

Société

Trois questions sur la maternelle 4 ans

La maternelle 4 ans ne viendrait pas nécessairement en aide aux enfants des milieux défavorisés

Par Pascale Guéricolas

La maternelle 4 ans s’est invitée dans la campagne électorale, notamment depuis que François Legault en a fait son cheval de bataille pendant le premier débat en français. Le chef de la Coalition avenir Québec croit que cette mesure pourrait aider les enfants des milieux défavorisés à rattraper leur retard. Cette opinion est démentie par l’équipe de recherche «Qualité des contextes éducatifs de la petite enfance», qui a publié une lettre ouverte sur ce dossier, une lettre que Caroline Bouchard, professeure à la Faculté des sciences de l’éducation, a signée.

Quels sont les avantages d’une maternelle 4 ans par rapport aux autres services de garde?

Si cela permet d’amener les enfants de milieux défavorisés à fréquenter un service éducatif, c’est intéressant. Ceci dit, compte tenu des données dont nous disposons, j’y vois surtout des inconvénients. D’une part, il faut savoir que les écoles souffrent déjà d’une pénurie de personnel enseignant. De plus, il manque d’espace dans les écoles, surtout dans la région de Montréal. Cela limite l’augmentation du nombre de classes. D’autre part, essayer de venir en aide aux enfants de milieux défavorisés à 4 ans me semble déjà trop tard. Certaines données démontrent que, dès l’âge de 3 ans, il existe un écart de 600 mots en faveur des enfants de milieux plus favorisés. Les interventions doivent donc avoir lieu plus tôt. En fait, il serait beaucoup plus pertinent d’investir dans le réseau des centres de la petite enfance (CPE) mis en place depuis 1997. Il ne faut pas oublier qu’une de leur mission est d’accompagner le parent, de le soutenir, pour combler ce qui n’existe pas à la maison. Or, cet élément ne figure pas à la mission du milieu scolaire, car le parent voit très peu l’enseignante de maternelle 4 ans ou 5 ans. En outre, la taille d’un CPE est beaucoup plus adaptée à un petit de 4 ans que celle de l’école, où l’on trouve beaucoup plus d’adultes et d’enfants plus âgés.

Certains pays, comme la France, ont pourtant choisi d’offrir la maternelle aux tout-petits, dès 2 ans et demie. Qu’en pensez-vous?

J’ai participé à une étude menée par ma collègue Nathalie Bigras de l’UQAM auprès d’une quarantaine de CPE au Québec et d’écoles maternelles en France situés dans divers milieux. Nous voulions notamment évaluer la qualité des interactions dans les groupes d’enfants de 3 ans: entre l’enseignante et les élèves, l’éducatrice et les enfants, et les enfants entre eux. On s’attendait à ce que les classes en France soient de meilleure qualité que les services de garde au Québec, car toutes les enseignantes ont une formation universitaire, contrairement à la majorité des éducatrices ici. Les données montrent pourtant que les éducatrices, spécifiquement formées aux réalités de la petite enfance, semblent obtenir de meilleurs résultats, même si elles doivent encore s’améliorer pour favoriser les apprentissages. Les résultats en CPE qui se rapportent au soutien émotionnel aux enfants, à la prise en compte de leur intérêt et au climat de groupe sont meilleurs que ceux de l’école française. Selon moi, ce type de recherche plaide en faveur de la poursuite du développement des centres de la petite enfance. En plus, les résultats de l’Enquête sur le développement des enfants à la maternelle au Québec en 2012 et en 2017 démontrent que le développement des plus jeunes enfants dans les maternelles 5 ans est plus fragile.

Que faudrait-il faire alors pour stimuler les enfants de milieux défavorisés?

Selon moi, nous devrions investir dans des services qui seraient disponibles dès la naissance, voire lors de la grossesse de la mère, et qui seraient offerts en collaboration avec d’autres réseaux, comme celui de la santé ou du milieu communautaire. Du personnel pourrait visiter les futurs parents et les informer du rôle que peuvent jouer les services de garde dans le développement de l’enfant. Une étude publiée par des chercheurs du Québec dans la revue Pediactrics (une revue scientifique américaine, ndlr) en 2015 démontre que les enfants de milieux défavorisés qui ont fréquenté des services de garde préscolaires ont de meilleurs résultats à 12 ans que ceux gardés à domicile. De plus, il n’y a pas de différence entre les élèves de sixième année issus de milieux favorisés et défavorisés s’ils fréquentaient un CPE en bas âge. Or, depuis quelques années, le gouvernement a surtout investi dans les milieux de garde privés, alors que les CPE disposent de services de meilleure qualité. La recherche démontre que l’on devrait investir là où on a des résultats probants. Il faut donc renforcer ce réseau.

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Caroline Bouchard est professeure au Département d’études sur l’enseignement et l’apprentissage.

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