Logo Université Laval Logo Université Laval

Volume 52, numéro 24b | 13 avril 2017

Actualités UL

Un monde de sous

Les appareils de loterie vidéo peuvent entraîner les joueurs ayant un problème de dépendance au jeu dans une spirale infernale

Par Renée Larochelle

Même si le pourcentage de la population québécoise ayant des problèmes de dépendance aux jeux de hasard et d’argent est relativement faible – il tournerait autour de 1%, selon des statistiques – cette dépendance entraîne d’énormes répercussions sociales. On estime ainsi que 8 personnes parmi les proches du joueur vivraient les conséquences de cette dépendance.

«Sur le plan familial, cela vient multiplier les problèmes», dit Francine Ferland, professeure associée à l’École de psychologie et chercheuse au Centre de réadaptation en dépendance du CIUSSS de la Capitale-Nationale. «Par exemple, le conjoint joueur s’endette de plus en plus et n’arrive plus à payer l’hypothèque de la maison ou la facture d’électricité. Inévitablement, les enfants du couple et les membres de la famille élargie sont aussi touchés», explique Francine Ferland, dans une entrevue accordée au Fil en marge de la projection récente à Québec du documentaire australien Ka-Ching! Pokie Nation!, dont le titre en français est L’algorithme de l’addiction: un regard sur l’univers des machines à sous. L’événement était organisé par la Chaire de recherche sur l’étude du jeu de l’Université Concordia ainsi que par le programme de criminologie de l’École de service social et l’Association de criminologie de l’Université Laval.

Le documentaire explore le cas de l’Australie, un pays où la popularité des machines à sous atteint des sommets. Sur les 12 milliards de dollars dépensés annuellement dans ces machines, 40% proviennent de joueurs ayant un problème de dépendance au jeu et 20% proviennent d’individus en voie de devenir dépendants. Très sophistiquées, ces machines à sous conjuguent des éléments graphiques et musicaux à des algorithmes mathématiques complexes. Rien n’est laissé au hasard pour garder le joueur captif et l’inciter à peser sur le bouton.

«Ces machines sont programmées pour que le joueur obtienne ce qu’on appelle des quasi-succès, dit Francine Ferland. Lorsque le joueur remporte un gros gain à deux ou trois reprises, cela lui donne l’impression qu’il va continuer à gagner ou encore qu’il s’apprête à remporter un gros montant. Les gens qui ont tendance à développer un problème de dépendance sont très sensibles à ces stimuli.»

Qu’en est-il de la situation chez nous? «La programmation visant à ce que le joueur obtienne des quasi-succès est réellement présente sur les appareils de loterie vidéo au Québec, répond Francine Ferland. Sont-ils programmés pour qu’il y ait plus de succès que ce que produirait le hasard? Difficile à dire. Les recherches indiquent toutefois que ces quasi-succès sont perçus par les joueurs et qu’ils influencent l’activité de jeu.» Cela dit, Francine Ferland ne croit pas que Loto-Québec programme ses jeux pour créer de la dépendance. «Ce serait aller vraiment très loin, estime-t-elle. Le jeu rapporte beaucoup de sous à l’État et cette activité doit être ludique et agréable pour que les joueurs, autant les occasionnels que ceux ayant un problème de jeu, reviennent jouer.»

Peut-on guérir du jeu? Et d’abord, s’agit-il d’une maladie? Même si le jeu compulsif figure dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (aussi désigné par le sigle DSM), Francine Ferland hésite pourtant à le qualifier de maladie. En recevant un tel diagnostic, les personnes concernées pourraient avoir tendance à croire qu’il suffit d’une «petite pilule miracle» pour résoudre tous leurs maux, croit la chercheuse. À l’opposé, utiliser le terme de «problème de dépendance au jeu» aura sans doute plus de chances d’inciter la personne à se prendre en main pour sortir de cette galère.

Souvent, les gens qui viennent consulter savent depuis longtemps – parfois depuis une dizaine d’années – qu’ils ont un problème de jeu compulsif, rapporte Francine Ferland. Elle souligne que le traitement élaboré par Robert Ladouceur, professeur à l’École de psychologie de 1974 à 2008, dans une volonté d’aider les joueurs compulsifs, a beaucoup contribué à la recherche. Ce chercheur a ainsi tenté de corriger certaines pensées erronées bien implantées chez les joueurs pathologiques, comme la croyance que tel appareil «donne» davantage qu’un autre ou encore celle qu’il suffit de laisser «reposer» la machine pour qu’elle soit à nouveau gagnante. Robert Ladouceur s’est également penché sur le comportement du joueur, de manière à ce que ce dernier en arrive à modifier ses habitudes de jeu et, pour les cas les plus extrêmes, à les faire cesser complètement.

«Si des gens arrivent à limiter leur consommation d’alcool ou de cigarette, ou à cesser complètement de boire ou de fumer, pourquoi ne serait-il pas possible de contrôler ses habitudes de jeu?, dit Francine Ferland. Les personnes qui viennent consulter sont souvent au bout du rouleau. Elles réalisent qu’elles ne pourront pas s’en sortir toutes seules.»

machine a sous
Écrivez-nous
Partagez