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Volume 52, numéro 21 | 16 mars 2017

À la une

Une réforme essentielle

La prévention en santé mentale pour les enfants à risque doit être mise au diapason des connaissances scientifiques

Par Jean Hamann

Il est temps de mettre la pratique médicale au diapason des connaissances dans le domaine des maladies psychiatriques ayant une composante familiale, en particulier pour les jeunes ayant un parent atteint par l’une de ces maladies. Voilà le message que livre le professeur Michel Maziade, de la Faculté de médecine et du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de la Capitale-Nationale, dans un article publié le 9 mars dans le New England Journal of Medicine.

Environ 4% de la population des pays membres du G7 est atteinte de schizophrénie ou de troubles de l’humeur (maladie bipolaire ou dépression majeure récurrente), rappelle le professeur Maziade. «Cela signifie qu’entre 8 et 10 millions d’enfants et d’adolescents vivant dans ces pays ont un parent atteint de l’une de ces maladies. À Québec, on parle de 10 000 à 12 000 enfants. Le risque qu’ils en soient aussi atteints est 15 à 20 fois plus grand que celui des autres enfants. On ne peut plus considérer ces jeunes comme une sous-population marginale ou isolée.»

Quatre facteurs expliqueraient pourquoi la condition de ces enfants ne retient pas davantage l’attention des autorités médicales. D’abord, il y a un manque de communication systémique entre les psychiatres qui traitent les adultes et les services de psychiatrie pédiatrique, estime-t-il. «Cette pratique en silo conduit à la sous-détection précoce des problèmes de santé mentale chez les enfants.» Un second obstacle du même ordre est la difficulté d’assurer une continuité entre les soins de première ligne et les services spécialisés de psychiatrie, ce qui limite la possibilité de procéder à un dépistage précoce des jeunes à risque élevé de problèmes de santé mentale.

Le troisième obstacle est lié au fait que les résultats des recherches en psychiatrie du développement n’ont pas encore fait leur chemin jusqu’à la pratique médicale au quotidien, souligne le professeur Maziade, lui-même psychiatre et chercheur en santé mentale. Enfin, les millions d’enfants et d’adolescents qui courent un risque accru de souffrir de schizophrénie ou de troubles de l’humeur n’ont pas encore retenu l’attention des associations nationales de psychiatrie, de sorte qu’il n’existe pas encore de lignes directrices touchant les soins à leur prodiguer. «Il y a pourtant des lignes directrices pour des syndromes beaucoup moins fréquents», constate le professeur Maziade.

Il existe heureusement des solutions à ces problèmes. «Les parents qui sont atteints de dépression, de maladie bipolaire ou de schizophrénie se rendent fréquemment chez leur médecin. Ces visites pourraient servir de point de départ pour le dépistage familial des problèmes de santé mentale, comme on le fait pour les maladies cardiaques, lipidiques ou métaboliques», propose le professeur Maziade.

Quant aux transferts des résultats de recherche vers le milieu clinique, ils doivent mettre en lumière l’existence de marqueurs précoces de dysfonctionnement du cerveau présents tant chez l’enfant que chez ses parents. Les travaux que l’équipe du professeur Maziade mène depuis 30 ans sur 48 grandes familles particulièrement frappées par les maladies psychiatriques ont contribué à l’avancement des connaissances dans le domaine. Au cours des derniers mois, les recherches de cette équipe ainsi que des travaux menés ailleurs dans le monde ont révélé des faits nouveaux du côté des enfants de parents atteints. «Il existe maintenant des tests, notamment des tests cognitifs et des examens par électrorétinographie et par imagerie médicale, qui permettent d’identifier les enfants qui sont plus à risque de développer un problème psychiatrique majeur. Chacun de ces marqueurs a un petit effet, mais, ensemble, ils ont un effet cumulatif chez les enfants et les adolescents qui développeront plus tard la maladie.» Il est donc possible d’identifier de façon précoce ces enfants à risque et de mener des essais cliniques pour tester l’efficacité de certaines interventions, qu’il s’agisse de la pratique d’activités physiques ou de thérapies cognitives, comme moyens de prévention, fait valoir le chercheur.

Pour ce qui est de l’absence de lignes directrices, il appartient aux associations médicales de corriger cette lacune en proposant un guide de bonnes pratiques qui sensibilisera les médecins aux questions touchant les troubles de l’humeur et la schizophrénie chez les enfants, de même qu’à la composante génétique de ces problèmes. «Ces lignes directrices pourraient encourager la collaboration entre médecins et contribuer à mettre fin au travail en silo», estime Michel Maziade, qui vient d’ailleurs d’offrir ses services à l’Association des psychiatres du Canada pour jeter les bases de ces lignes directrices.

La crainte de la stigmatisation des enfants identifiés à risque de maladie mentale constitue un frein dont il faut se débarrasser le plus tôt possible, ajoute le professeur Maziade. «Il faut considérer la maladie mentale comme les autres maladies ayant une composante héréditaire. On ne se demande pas si un enfant né dans une famille touchée par l’hypercholestérolémie risque d’être stigmatisé si on lui assure un suivi médical adéquat. Il faut adopter la même attitude avec les enfants à risque de maladie du cerveau.»

En raison des coûts humains et économiques des maladies psychiatriques, la restructuration des soins en santé mentale est devenue une priorité à travers le monde, rappelle Michel Maziade. «Il est essentiel que ces réformes accordent une place centrale aux enfants et aux familles à risque génétique de dépression, de maladie bipolaire et de schizophrénie.»

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Dans les pays du G7, entre 8 et 10 millions d'enfants et d'adolescents ont un parent atteint de schizophrénie ou de troubles de l'humeur. Le risque qu'ils en soient aussi atteints est 15 à 20 fois plus grand que celui des autres enfants. «On ne peut plus considérer ces jeunes comme une sous-population marginale ou isolée», estime Michel Maziade.

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